Si on chantait ?  Aux yeux des autres Européens, le peuple allemand passe pour un peuple de musiciens et de chanteurs.  Et bien, figurez-vous que ce n’est plus tout à fait vrai : eux aussi otages des jeux vidéo, du Net et de la télévision, les enfants allemands ne chanteraient plus.  C’est en tous cas le constat attristé que font certains musiciens qui, comme la célèbre basse mozartienne Cornelius Hauptmann , ont un beau jour décidé de faire quelque chose.

 

Le raisonnement de Cornelius a été très simple : pour que les enfants aient envie de chanter, il faut qu’ils chantent dans leurs familles.  Autrement dit, il faut que leurs parents chantent avec eux.  Ayant gardé un souvenir ému des berceuses que lui chantaient ses parents et surtout ses grands-parents, il a compris que c’était de là qu’il fallait partir si on voulait renverser la tendance actuelle.

 

Usant de sa notoriété, Cornelius a contacté ses collègues chanteurs et a réussi à rassembler 52 artistes qui, tous, ont accepté de participer bénévolement à l’aventure ; avec des pointures comme Peter Schreier et Kurt Moll - membres, comme Cornelius, du « gang des Sarastro et des Tamino ».

 

Trouver une maison de disque fut plus délicat et, après bien des tergiversations, c’est la maison Carus qui a finalement dit « banco ».

 

Parallèlement, Cornelius et ses amis ont sélectionné 52 berceuses allemandes, une pour chaque interprète et une pour chaque semaine de l`année, de quoi graver finalement deux CDs de 26 titres chacun.  Les chansons sont exclusivement accompagnées par un piano ou une guitare, les synthétiseurs ayant été soigneusement bannis de cet enregistrement haut de gamme et hyper professionnel réalisé par les techniciens de la radio de Stuttgart, « les enfants méritant ce qui se fait de mieux », pour citer Hauptmann lui-même.  Chaque CD existe en outre dans sa version « karaoké », c'est-à-dire avec l’accompagnement seul, un violon remplaçant la voix pour soutenir et accompagner celle des enfants.

 

 

 

 

Cornelius Hauptmann ©DR

 

 

 

Lame de fond : Sortis simultanément il y a sept mois sous les références Carus 83 001 et Carus 83 002, les volumes 1 et 2 des Wiegenlieder [www.wiegenlieder.org] ont eu, aux quatre coins de l’Allemagne, un retentissement énorme, que leurs auteurs n’auraient pu imaginer dans leurs rêves les plus fous.  La plupart des grandes radios allemandes ont d’emblée joué le jeu, et décidé de programmer - toutes les semaines, à la même heure - la même berceuse (intitulée « Berceuse de la semaine ») jusqu’à ce que tous les petits Allemands - et surtout tous leurs parents - sachent la chanter.  Elles sont ensuite passé au titre suivant, la semaine d’après.

 

Les premiers acheteurs furent bien sûr les grands-parents, désireux de renouer avec leurs petits-enfants un lien peut-être distendu par la vie moderne.  Mais pas seulement : des hôpitaux pour enfants, des crèches, des écoles maternelles font désormais grand usage de ces si belles chansons, fruit du génie populaire, dont beaucoup sont d’auteur inconnu.  Jusqu’aux femmes enceintes qui les écoutent régulièrement pour le plus grand bénéfice de leurs futurs bébés.

 

 

 

 

 

 

Berceuses contestataires ? Début mai 2010, un très grand nombre de sages-femmes d’Allemagne ont manifesté dans tout le pays pour une amélioration de leurs salaires et de leurs conditions de travail : leur nombre serait insuffisant et leur profession menacée.  Celles de Stuttgart ont demandé à Cornelius, qui vit dans cette ville, de leur donner un petit coup de main : juché sur une scène, en pleine place du marché, la basse mozartienne a donc chanté, accompagné des voix de plusieurs centaines de manifestantes, 5 des berceuses figurant dans les Wiegenlieder.  Tous se sont volontairement et brutalement interrompus au milieu de la cinquième chanson : le scandale que constitua cette berceuse inachevée, tuée en plein élan, étant le symbole de celui qui guette l’Allemagne si elle est un jour privé de ses sages-femmes. Malin, non ?

 

 

 

L’intégration en chantant ? Mais il y a plus fort encore : avec les 150 000 euros déjà récoltés grâce à ces deux disques (et aux livrets illustrés qui vont avec) par l’« Organisation pour l’éducation musicale des enfants » qui fait partie de la fondation « Herzenssache » (affaire de cœur), une opération originale s’est mise en place dans le sud de l’Allemagne, près de Ravensburg : des séances de chant choral après la classe, pendant lesquelles des enfants de 2 à 5 ans et leurs mères étudient ces berceuses en allemand.  Le nombre de familles turques est en effet très élevé dans ce coin de l’Allemagne et les mères, très isolées et sortant peu, ne parlent que trop rarement la langue de leur pays d’accueil.  La découverte et l’accès à la langue de Goethe à travers des chansons toutes simples est une voie originale, pour ne pas dire géniale, à laquelle aucun politique n’avait encore pensé et qui est pourtant en train de se réaliser à titre expérimental.  Nul doute que l’expérience sera un succès qui se reproduira ailleurs - la chancelière Angela Merkel en personne ayant fait publiquement connaître, en les patronnant, son engouement pour ces deux disques et, surtout, pour ce qu’ils peuvent apporter à l’ensemble de ses citoyens.

 

 

 

 

Michael Nagy ©DR

 

 

 

Ce qui me conduit à parler de notre pays. Les petits Français ne chantent pas plus que les petits Allemands ; leurs parents, à de rares exceptions près, ne leur chantent plus de berceuses et les mères immigrées n’ont pas toutes accès à la langue que parlent désormais leurs enfants.  Et si, chez nous aussi, des artistes généreux (il y en a beaucoup) issus du Classique mais aussi, pourquoi pas, de la variété, se mettaient à enregistrer les fleurons de notre patrimoine musical national ?  Des chansons que tous les enfants, sans exception, apprendraient dès la Maternelle ? L’identité nationale française, dont il n’a été récemment que trop question, c’est aussi les vieilles chansons (« Il pleut bergère », « Sur l’pont de Nantes », « Gentil coquelicot », « Le temps des cerises ») que se sont transmises les générations qui nous ont précédées ; des chansons immortelles, qu’on n’entend pourtant plus guère.

 

Et si, chez nous aussi, l’intégration des « nouveaux citoyens » passait par elles ?