Si l'homme naissait cinquantenaire, dans l'épanouissement de l'âge, il n'y aurait pas de poésie. Et comme ils seraient rares ceux qui atteindraient l'enfance !

Vítězslav Nezval (1900-1958)

 

 

Au terme d'une longue filiation dont l'origine remonte à Bedřich Smetana (1824-1884), Martinů (1890-1959) apparaît telle une figure fort surprenante. Pour la première fois dans l'histoire de la musique tchèque, un compositeur vivra la plus grande partie de son existence à l'extérieur de sa patrie. Certes, Antonín Dvořák (1841-1904) a passé quelques années à New York (1892/95) mais cela n'est en rien comparable avec l'existence que son cadet a été obligé de subir. Une question, peut-être iconoclaste, se pose dès l'abord : Martinů, être d'une extrême sensibilité, est-il encore Tchèque dans son langage ; autrement dit, est-il le successeur naturel de la triade Smetana-Dvořák-Janáček(2) ? D'aucuns attestent qu'il a été le compositeur tchèque le plus important au XXe siècle. Il est certain que, s'il a quitté son pays qu'il aimait profondément, c'est à cause des dramatiques événements qui ont secoué son siècle.Dès l'abord, l'étude de son parcours, de même que l'écoute de son œuvre, s'avèrent complexes. De ce fait et eu égard à l'important catalogue de sa musique ainsi qu'à la multitude enchevêtrée d'épisodes qui concernent le cours de sa vie, je me limiterai à quelques faits et partitions que j'estime caractéristiques.

 

 

 


Bohuslav Martinů en 1943 © Bohuslav Martinů Centrum Polička

 

 

1890/1923 – Enfance et apprentissages

 

Bohuslav – fils du cordonnier Ferdinand Martinů (1853-1923) et de Karolina Klimešová (1855-1944) – est né à Polička, en Bohême, au cœur de la paradisiaque Vysočina, le 8 décembre 1890, l'année au cours de laquelle Dvořák a commencé la composition de son Dumky-Trio. Pietro Mascagni (1863-1945) avait composé son fameux Cavalleria Rusticana (1889) qui connaîtra, d'ailleurs, un immense succès en Bohême. Dans le même temps, le chancelier Otto von Bismarck (1815-1898) était renvoyé par l'Empereur, départ qui allait marquer le début de la « paix armée » en Europe. Sur une autre planète de l'esprit, le grand psychologue William James (1842-1910) publiait The Principles of Psychology établissant, de la sorte, sa discipline telle une science autonome.

 

Polička était alors une charmante bourgade, témoin d'une riche culture historique hussite(3) et dotée d'un théâtre permanent, l'un des plus importants de Bohême. Les artisans, verriers et drapiers, y vivaient heureux. Polička n'était distante que de seize kilomètres de Litomyšl, la ville natale de Smetana et de la mère de Bohuslav. Ce lieu, empreint par la poésie, allait frapper la fervente imagination de cet enfant doté d'une grande fragilité psychologique. La musique fera très vite partie de sa vie. Dès l'âge de sept ans, il prenait des cours de violon chez un certain Josef Černovsky avant d'étudier auprès du premier violon de l'orchestre local, Antonín Růzha.

 

Le 21 janvier 1904, Jenůfa (1894/1903) de Janáček était créé au Deutsches Nationaltheater de Brünn [Brno]. Dvořák s'éteignait à Prague le 1er mai suivant, à l'âge de soixante-trois ans. Avec ce merveilleux compositeur, la tradition tchèque qu'il avait sublimée et forgée après Smetana allait connaître une autre forme de destinée. Janáček, indéniablement, suivait son propre cheminement pour le moins largement incompris.

 

Le 19 août 1905, Bohuslav jouait pour la première fois en tant que soliste. C'était à Borová, un village tout proche. Il fut même cité par le journal local Jitřenka. Il fallait absolument faire fructifier ses dons. Pour cela, Prague et son Conservatoire devaient constituer un objectif malgré les frais importants que cela occasionnerait. Au cours de l'été, le jeune garçon fut présenté au professeur Jan Mařák (1870-1932). Les dons instrumentaux de Bohuslav étaient si évidents que quelques personnalités locales entreprenaient aussitôt de solliciter les autorités en ces termes :

 

Un soir, dans la salle du Conseil municipal de Polička, parmi les jeunes musiciens de quinze ans, il y avait Bohuslav Martinů […] qui joua plusieurs pièces de violon. Sa première apparition en public stupéfia, dans le vrai sens du terme, tous les connaisseurs. Dans sa chétive et modeste silhouette, nous rencontrâmes le rare talent d'un futur artiste, un futur maître du violon. Dieu lui fit don d'un talent qui pourra le mener loin vers le but qu'il désire atteindre, ou le conduire au pire s'il veut […] déjouer les attaques de l'indifférence publique vis-à-vis de sa situation sociale et financière. […] Il est indéniable que le devoir du public est de garantir à ce pauvre garçon ce que son père, si méritant, est incapable, dans sa pauvreté, de faire pour lui. Ceci n'est pas le fait de quelques individus qui voudraient imposer leur point de vue aux autres, mais surtout celui du professeur Mařák qui, ayant entendu l'enfant jouer, découvrit son immense talent et lui promit pleine assistance pour ses études dans sa classe du Conservatoire de Prague. […] Il promit de le préparer lui-même pour le concours. L'enfant n'a pas suivi, jusqu'ici, d'enseignement à proprement parler, mais simplement quelques rudiments, et ce qu'il sait jaillit de lui-même comme un art de pur cristal. Il est entièrement autodidacte. […] Pour ces raisons, nous faisons appel à votre honorable assemblée pour mesurer toutes ces circonstances et accorder une assistance charitable au talent du jeune garçon …(4).

 

Quelle touchante pétition. Une bourse de 100 florins était généreusement accordée. En septembre 1906, Bohuslav, « petit visage chétif et modeste », ayant réussi brillamment le concours d'entrée, commençait ainsi ses études de violon au Conservatoire de Prague. Pourtant, le compositeur était déjà très présent en lui. Le passé praguois, contre toute attente, allait le désespérer. C'est en cela qu'il se détachera progressivement de la tradition suscitée par le fondateur Smetana. En d'autres termes, pour le jeune Martinů, Libuše – l'ancêtre mythique de la dynastie des Přemyslides et du peuple tchèque en général – ne revêtait pas de signification particulière. Les règles imposées dans la capitale vont étouffer cet esprit épris de liberté. Pour commencer, il décide qu'il ne sera pas violoniste, au grand dam de ses protecteurs. Il préfère vivre sa vie et faire partie d'un orchestre d'amateurs. Dans le même temps, la rupture avec Polička était consommée. Les siens ne comprenaient pas. En réalité, ils ne pouvaient pas admettre une telle attitude qu'ils jugeaient pour le moins arrogante après tous les sacrifices consentis.

 

Bohuslav s'était lié d'amitié avec le violoniste Stanislav Novák (1890-1945) avec lequel il mena une vie assez désorganisée au regard de ses professeurs et de ses parents. Ils lisaient ensemble les textes du dramaturge suédois Johan August Strindberg (1849-1912) et du romancier polonais Kazimierz Przerwa-Tetmajer (1865-1940) tout en rêvassant sur les bords de la Vltava.

 

En 1908, Bohuslav assiste à la première, en allemand, de Pelléas et Mélisande (1893/1902) de Claude Debussy (1862-1918), « la plus grande révélation de sa vie ». Bien des commentateurs ont pensé que cette musique allait véritablement déterminer son esthétique. Qu'il soit permis d'en douter.

 

Après un début catastrophique au Conservatoire, il décide de s'inscrire dans la classe d'orgue où il entre le 15 septembre 1909. Pourquoi ce revirement et le choix d'un instrument qui ne comptera guère pour lui en tant que compositeur ? Parce que son enseignement était aussi dédié à la composition. Mais cela fut encore un échec qui aboutit à son exclusion du Conservatoire, pour « négligence incorrigible », le 4 juin 1910. Ses parents obtempérèrent néanmoins et l'autorisèrent à demeurer à Prague où il vivra libre et heureux mais pauvre. Sa création est, en dépit de tout, singulièrement stimulée en cette année 1910 à tel point qu'il juge bon de commencer déjà à numéroter ses œuvres, l'opus 1 étant Smrt Tintagilova (« La Mort de Tintagile ») H. 15, d'après l'écrivain belge Maurice Maeterlinck (1862-1949). Cette partition lui avait été inspirée par une adaptation du texte pour le Théâtre de marionnettes de l'association Mánes, du nom du peintre Josef Mánes (1820-1871). En effet, la tradition des marionnettes était et reste très vivante en Bohême. Elle fascinait, à juste titre, le jeune Martinů. L'attitude envers le patrimoine tendait cependant à changer d'où la dualité, parfois antithétique, qui va se tisser dans l'esprit de Bohuslav entre le folklore et l'attirance pour un monde plus large. La fin d'une époque était encore marquée par la disparition de personnalités aussi emblématiques que l'écrivain, poète et journaliste Svatopluk Čech (1846-1908) et de l'éminent professeur de littérature Jaroslav Vrchlický (1853-1912). Et, en 1912, paraissait l'étonnant et drolatique Brave soldat Švejk de Jaroslav Hašek (1883-1923). La même année, le compositeur académique Vítězslav Novák (1870-1949), alors président du jury de l'examen d'État, accordait enfin, après le lui avoir refusé, son diplôme d'aptitude à l'enseignement du violon à Bohuslav. Après 1913, il est nommé second violon de la Philharmonie Tchèque dont les rangs seront clairsemés par la mobilisation.

 

Martinů passera la terrible période de la Grande Guerre (1914/18) à Polička sans produire autant que les années précédentes. Il avait réussi à se faire réformer de manière un peu douteuse. De plus, sa réputation était entachée. Ses proches ne l'estimaient plus après l'avoir porté aux nues. Finalement, à leurs yeux, il n'était qu'un petit professeur de violon de l'école de garçons locale. Toutefois, sa Česká rapsódie H. 118 (mai-juin 1918), pour orchestre, chœur et orgue, fortement influencée par le discours de l'auteur dramatique Alois Jirásek (1851-1930), lui apportera une consécration officielle. Le 24 janvier 1919, elle sera même donnée pour la seconde fois en présence du Président Tomáš Garrigue Masaryk (1850-1937). Pendant cette sombre époque, il a heureusement fait la connaissance de gens tout à fait remarquables, le pasteur Vladimír Čech et son épouse, dans le proche village de Borová. Il prit alors conscience, à leurs côtés, de la culture hussite à l'origine de la Réforme luthérienne. Sa Česká rapsódie pour baryton, chœur, orchestre et orgue en est l'expression musicale la plus accomplie avec le cantique Svatý Václave qui en constitue la trame principale.

 

Le 28 octobre 1918, la République de Tchécoslovaquie était proclamée. Martinů organise à Polička un « Concert solennel pour célébrer la déclaration de l'État tchèque et honorer ses légionnaires » avec des partitions de Dvořák et Tchaïkovski (1840-1893).

 

L'année 1919 se présente sous de meilleurs auspices grâce à une tournée de l'Orchestre du Théâtre national, alors dirigé par l'intransigeant Karel Kovařovic (1862-1920), avec le chœur d'hommes de Prague, celui, fameux, des Instituteurs moraves auxquels s'ajoutaient le Quatuor de Bohême. Ce voyage les conduisait à Londres, Paris et Genève. Et, Bohuslav allait enfin être titularisé en tant que second violon de la Philharmonie Tchèque menée de façon extraordinaire par le grand Václav Talich (1883-1961). Au cours des trois années passées au sein de cette prestigieuse phalange, Martinů eut la révélation, le 5 janvier 1922, de l'étonnant répertoire des madrigalistes anglais par les English Singers. L'art de William Byrd (ca 1540-1623), Thomas Morley (1557-1602), Thomas Weelkes (ca 1576-1623) et Orlando Gibbons (1583-1625) l'enchanta.

 

La liberté de leur polyphonie me causa un réel plaisir. C'était très différent de la polyphonie de Bach. Quelque chose d'entièrement neuf pour moi. En même temps ces madrigaux avaient des caractéristiques qui me rappelaient le folklore tchèque(5).

 

Quelle intéressante révélation de la part de ce compositeur dont les attirances étaient multiples sinon contradictoires. Pour l'heure, il n'avait qu'un seul désir en tête, quitter son pays tout neuf pour rejoindre Paris.

 

 

1923/36 – Paris

 

C'est par un jour de novembre 1923 que Bohuslav descendait du train, gare de l'Est. Le 15, il sonnait chez Albert Roussel (1869-1937), au 57 de l'avenue de Wagram. Mais il allait bientôt découvrir que ce qui se passait à Paris ne convenait pas à son état d'esprit. En effet, entre Prague et la capitale française que de différences de fond malgré certaines attirances esthétisantes. En définitive, que venait-il chercher chez Roussel dont il ne connaissait alors probablement que Le Festin de l'araignée (1912) et Le Poème de la forêt (1904/06). Il y répondra par la suite en ces termes :

 

Je suis arrivé avec mes partitions, avec mes plans, mes projets, avec une multitude, un chaos d'idées et c'est lui qui m'a indiqué, toujours avec justesse et avec une précision qui lui était propre, le chemin qu'il faut suivre, tout ce qu'il fallait garder et ce qu'il fallait rejeter. Il a réussi à mettre de l'ordre dans mes pensées, mais je n'ai jamais su comment il y est arrivé. […] Tout ce que je suis venu chercher à Paris, je l'ai trouvé chez lui, et de plus, son amitié a toujours été le plus précieux réconfort(6).

 

 


A Paris, en 1938 ©Památnik Bohuslav Martinů

 

Dans le même temps, Martinů découvrait Igor Fyodorovich Stravinsky (1882-1971) et plus spécialement ses archaïques et barbares Noces (1914/17), « scènes chorégraphiques russes avec chant et musique ». En dehors de la musique, son existence parisienne était limitée du fait de son peu de ressources. Il s'imposait une certaine discipline ce qui n'était pourtant guère dans son caractère. Généralement, il travaillait le matin, consacrant l'après-midi à des promenades. Sa quête féminine, si essentielle pour lui, finit par se concrétiser un beau jour qu'il assistait à un spectacle du cirque Medrano, à Pigalle. C'était un dimanche après-midi, le 10 novembre 1926. Elle se nommait Charlotte Quennehen (1894-1978), issue d'une famille modeste et ne connaissant rien à la musique. Cette rencontre allait radicalement changer leurs vies respectives. Il l'épousera le 21 mars 1931 à la mairie du IIe arrondissement de Paris nonobstant les réticences de sa mère. En effet, cette relation sera assez compliquée pour toutes sortes de raisons plus sentimentales qu'artistiques. Par ailleurs, de solides et curieuses amitiés s'étaient nouées avec d'autres étrangers de Paris, le Roumain Marcel Mihalovici (1898-1985), le Hongrois Tibor Harsanyi (1898-1954) et le Suisse Conrad Beck (1901-1990) (7). Ils constituaient de la sorte la future « École de Paris » si peu homogène et cohérente.

 

La mort de Leoš Janáček, à Ostrava, le 12 août 1928, mettait un terme à un long itinéraire que Smetana avait inauguré à sa façon. Janáček est non seulement unique dans l'histoire de la musique tchèque et morave mais il l'est également pour toute l'histoire de la musique. Son farouche besoin d'indépendance, sa capacité à créer un langage si spécifique tout en s'enracinant dans un folklore aussi juste que compris font de lui un génie et une personnalité singulièrement attachante(8). Je ne pense pas que Martinů, bien plus inconstant, puisse bénéficier a posteriori du même traitement malgré ses immenses qualités humaines et esthétiques.

 

Les années suivantes – malgré un contexte difficile personnel et général – seront consacrées à de nombreuses nouvelles partitions, à des voyages, à une soif de découvertes jamais démentie. Toutefois, l'argent manquait selon ses dires contradictoires, il fallait manger, se loger. En dépit de ces problèmes, il refusera le poste de directeur du Théâtre national de Prague à la suite du décès d'Otakar Ostrčil (1879-1935). Il aurait certes préféré enseigner la composition au Conservatoire à la succession de Josef Suk (1874-1935). C'est dans cet esprit qu'il écrivait à un fonctionnaire du ministère de l'Instruction publique, Josef Schieszl (1876-1970) :

 

      Vous m'avez promis de m'aider […] J'espère que votre opinion sur moi n'a pas changé et que vous avez toujours confiance dans mon travail. […] J'ai le droit de demander en raison du bilan de mon travail et des succès obtenus dans des conditions très difficiles …(9).

    

       La réponse à cette requête manifestait, de toute évidence, l'expression sous-jacente d'une grande hostilité de l'élite musicale praguoise à l'endroit de Martinů jugé tel un rebelle. Il sera davantage apprécié à Brno, la ville de Janáček. Cette déception n'empêchera pas l'élaboration d'un projet important dès le printemps 1936 : son opéra lyrique en trois actes et cinq tableaux, Juliette.

 

 

1936/41 – Incertitudes et drames

 

En réalité, Bohuslav est tiraillé entre Prague et Paris, deux villes au demeurant si différentes sinon opposées. La première est un décor de théâtre qui, malheureusement, sera saccagé au cours du XXe siècle jusqu'à sa tardive renaissance vers la fin du même siècle ; la seconde a toujours entretenu un rapport ambigu avec l'imagination. La difficulté intérieure du compositeur est étrangement relative à ce type de dilemme. Il est intéressant de lire un peu ce qu'a écrit Pierre-Octave Ferroud (1900-1936) à son sujet :

 

On le croit à Paris, il est à Prague. On le croit à Prague, il est à la campagne. […] Cet homme qui composa sous la dictée de quelque génie impérieux et pressé et qui a à son actif tellement d'œuvres de musique de chambre, d'orchestre, de théâtre et de ballet, ce fantaisiste qui à l'égard de la vie, semble avoir adopté le jeu désinvolte d'un personnage de Musset, et néanmoins, se tient en contact avec l'actualité la plus immédiate, tout comme s'il faisait profession de bel esprit, vous pourriez croire qu'il ne cède qu'à son propre caprice. Point du tout, car le monde qu'il ignore, l'entoure de prévenances et d'attention, et l'accable de commandes sans qu'il parvienne à comprendre, dans son ingénuité, comment sa notoriété s'est étendue à ce point(10).

 

En 1930, Martinů avait assisté, au Théâtre de l'Avenue(11), à une représentation de Juliette, ou la Clé des songes du jeune dramaturge Georges Neveux (1900-1982). Ce fut un authentique scandale, invraisemblable à ce point de nos jours. Martinů a été touché. Et Neveux de raconter :

 

Un jour, je reçus de lui un pneumatique dans lequel il faisait semblant de me demander l'autorisation de mettre Juliette en musique(12).

 

Une telle attitude a, au début, fortement déplu à Neveux qui avait déjà été sollicité par Kurt Weill (1900-1950). Mais une rencontre entre les deux hommes acheva de convaincre l'auteur dramatique tant la musique de Bohuslav l'a ému.

 

Bohuslav a parfaitement compris et sa musique apportait une dimension nouvelle que je n'avais pas entrevue(13).

 

L'action, étrange, se déroule dans un rêve où Michel Lepic (ténor) cherche à retrouver Juliette (soprano) qu'il avait jadis rencontré. L'influence du Surréalisme semble évidente. L'opéra sera dédié au très estimé Václav Talich qui le créera au Théâtre national de Prague le 16 mars 1938 dans un contexte mondial extrêmement tendu. C'était une période détestable pour les Tchèques. Adolf Hitler (1889-1945) venait d'annexer l'Autriche cinq jours auparavant après la démission du chancelier Kurt Alois Josef Johann Schuschnigg (1897-1977) et son remplacement par le nazi Arthur Seyß-Inquart (1892-1946). L'annexion sera plébiscitée le 10 avril suivant. Dès son retour à Paris, Bohuslav écrira une belle lettre à Talich si révélatrice de sa psychologie et dont voici quelques extraits :

 

Très cher Ami,

Mon habitude est plutôt de taire mes sentiments mais, cette fois-ci, je crois que je ne t'ai pas assez remercié pour Juliette. Et je ne sais même pas si jamais je pourrai te dire combien je te suis reconnaissant de tout ton travail, de ta compréhension et de la joie avec laquelle tu as porté cette œuvre à la scène. Je suis tellement heureux d'être parvenu avec ton aide, à ce que j'ai toujours cherché, c'est-à-dire toucher l'âme de l'œuvre qui est tellement cachée que seul un vrai artiste arrive à la deviner. […] exprimer cette chose fragile et secrète dissimulée dans l'art et dans la poésie, qui se dérobe à tout contact sauf de la part de ceux qui la cherchent, en ont besoin pour vivre et la considèrent comme le don le plus précieux de leur existence …(14).

 


Juliette ou la Clé des songes à l'Opéra national de Paris, acte III

Mise en scène de  Richard Jones ©OnP

 

    Dans l'intervalle, en 1937, Paul Hindemith (1895-1963) s'était opposé au dodécaphonisme d'Arnold Schönberg (1874-1951) et avait proposé une autre voie dans son Unterweisung im Tonsatz (« Traité de composition »). Il semble bien que Martinů n'ait pas eu de contact direct avec le premier. Quant au second, il a laissé son compatriote Alois Hába (1893-1973) s'en enticher. Son cher maître, Albert Roussel, s'était éteint, à Royan, le 23 août, âgé de soixante-huit ans.

 

En juin 1938, Bohuslav est à Londres pour le Festival de musique contemporaine de la SIMC puis il passera son dernier été en Tchécoslovaquie. En septembre, il se trouve à Schönenberg en Suisse. Le contexte historique est loin d'être favorable avec les désastreux accords de Munich du 29 septembre, générateurs des futurs drames. Le 15 mars 1939, les troupes allemandes entrent en Bohême et occupent Prague. Le 3 septembre suivant, l'Angleterre, puis la France, déclarent la guerre à l'Allemagne. Et, le 30 novembre, l'Armée rouge attaque la Finlande.

 

La création, à Bâle, le 9 février 1940, par Paul Sacher (1906-1999), de son magistral Double Concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales H. 271 (1938), lui apportera, au milieu de cette tourmente, un certain réconfort. Il l'avait d'ailleurs composé dans le très reposant Schönenberg, à l'orée de la forêt, celle des contes à la manière des frères Grimm. De même que la création parisienne, le 19 mai, par le remarquable Pierre Fournier (1906-1986) et Rudolf Firkušný (1912-1994) de son énergique Première Sonate pour violoncelle et piano H. 277 (1939). Mais, au cours du printemps, les Allemands s'approchent de Paris. Sur le conseil de Firkušný, Martinů et son épouse prendront le parti de fuir vers le sud de la France. Ils seront à Aix-en-Provence au début du mois de septembre. Leur objectif était néanmoins d'atteindre Marseille. Cependant, la cité phocéenne était interdite à certains étrangers dont Bohuslav faisait précisément partie. Il figurait même sur la liste noire. Après de nombreuses péripéties, il finit par obtenir son visa pour l'Amérique. En attendant, il trouva une distraction à Noël en se rendant au cinéma pour y voir La Fille du puisatier (1940) de Marcel Pagnol (1895-1974) avec Fernandel (1903-1971). La même année, un film plus engagé – The Great Dictator (« Le Dictateur ») – de Charlie Chaplin (1889-1977) était produit aux États-Unis. Enfin, le 8 janvier 1941, le couple Martinů quittait Marseille, à trois heures du matin, non sans une certaine tristesse voilée d'inquiétude. Le voyage serait encore très fastidieux : Cerbère, Barcelone, Madrid et Lisbonne où l'attente sera interminable. Le 21 mars, ils embarquaient à bord du SS Exeter. Une nouvelle aventure commençait.

 

 

1941/46 – L'exil

 

Les Martinů arrivaient à New York le 31 mars 1941, dans cette ville où, à la fin du siècle précédent, Dvořák avait dirigé le Conservatoire. Bohuslav allait y rencontrer de nombreux compatriotes. Lui et sa musique y étaient déjà bien connus grâce aux chefs d'orchestre Serge Koussevitzki (1874-1951) et George Széll (1897-1970).

 

J'étais accueilli ici comme un grand compositeur ; j'étais vraiment surpris, on m'a photographié de tous les côtés, on a fait une réception pour moi, enfin c'était gentil. […] Ici, il y a vraiment un Nouveau Monde, des choses surprenantes pour qui sait regarder et j'en ai plein les yeux. […] Les orchestres sont d'une perfection qu'on ne peut même pas imaginer, la musique en abondance aussi mais pas la musique moderne …(15).

 


Bohuslav Martinů avec Serge Koussevitzki à New York en 1941 / DR

 

Il fait tout de même la connaissance de compositeurs « modernes » tels que Bernard Wagenaar (1894-1971) et Leopold Mannes (1899-1964). À cette époque, il lit aussi Der Untergang des Abendlandes (« Le Déclin de l'Occident ») (1916) du philosophe allemand Oswald Spengler (1880-1936) qui l'impressionne. Le 7 décembre 1941, l'attaque japonaise surprise de la base navale américaine Pearl Harbor contraint les États-Unis à entrer dans le conflit. Le 11 décembre, l'Allemagne et l'Italie leur déclarent la guerre. Martinů encaisse le choc.

 

L'année 1942 est notamment marquée par la composition de la Première Symphonie, H. 289(16) (mai/septembre), vaste musique d'une grande densité mélodique et rythmique. Le poignant Largo, chant funèbre, est d'une grande beauté. En cela, Martinů a véritablement été stimulé par la haute qualité de l'Orchestre de Boston qu'il valorise singulièrement dans son discours. Il s'installait ensuite à Middlebury, dans le Vermont, une « région belle comme nos Vosges ». C'est aussi à cette époque qu'il fréquenta quelque peu Aaron Copland (1900-1990). Il allait aussi séjourner au bord de la mer, à Manomet, Massachusetts, là même où les pèlerins du Mayflower avaient débarqué en 1620. Cet environnement si favorable lui permet de terminer en paix sa Symphonie particulièrement tchèque. Créée le 13 novembre, à Boston, elle est dédiée à Natalie Koussevitzky (1880-1942), la seconde épouse du chef d'orchestre. Serge avait écrit lors de la découverte de cette partition :

 

Après la première répétition de votre symphonie, je ne peux m'empêcher de vous dire ma profonde admiration, de ma part et de celle de tout l'orchestre, pour votre œuvre incomparable qui revêt une beauté particulière et, pour moi, une signification spéciale(17).

 

La merveilleuse rencontre avec Albert Einstein (1879-1955) a indéniablement constitué l'un des événements humains et intellectuels les plus importants dans la vie du compositeur. Le pianiste français Robert Casadesus (1899-1972) le lui avait présenté. Bohuslav était convaincu que le savant n'avait pas seulement apporté une nouvelle physique mais aussi et surtout « certaines manières de penser ».

 

Pour autant, Martinů ne se plaisait pas à New York. Il regrettait Paris. En 1942, il enseigne la composition à Tanglewood, dans le Massachusetts, ce qui allège un peu son état dépressif. Il a véritablement le mal du pays. Mais lequel ? De surcroît, son couple a tendance à battre de l'aile eu égard à une certaine inconstance de sa part. Heureusement, Koussevitzky est toujours présent à ses côtés tant il est convaincu par son génie. À la fin de la guerre, au sommet de sa gloire, il commence par accepter un poste de professeur de composition au Conservatoire de Prague. Finalement, il passera encore les sept années suivantes aux États-Unis. En août 1945, il avait écrit à Polička :

 

J'étais décidé de rentrer et de mettre à disposition tout ce que je sais, bien qu'ici je pourrais avoir des postes de premier ordre, mais j'ai toujours composé pour mon pays. Je n'ai pas beaucoup de vos nouvelles, mais d'après ce que je sais, j'ai l'impression qu'on ne compte pas trop sur moi et je ne vois pas assez clairement la situation pour décider de ce que je pourrais faire. Je pense que ceux qui sont restés et ont souffert, doivent être préférés, mais d'un autre côté, j'ai fait un grand travail pour la République [tchécoslovaque]. D'ailleurs, vous me comprenez et plus tard je vous donnerai des détails. En aucun car je n'ai l'intention de revendiquer quoi que ce soit mais je veux rentrer et joindre mes forces à l'œuvre commune(18).

 

 

1946/53 – Tensions et doutes

 

En janvier 1946, Bohuslav change encore d'avis en acceptant un poste de professeur de composition à l'école de musique de Berkshire. Koussevitzky le lui avait proposé. Il finira par laisser partir Charlotte toute seule pour l'Europe pendant un certain temps. L'ambiance émanant de son étrange et instable Cinquième Symphonie H. 310 (1946), dédiée à la Philharmonie Tchèque(19), traduit effectivement tous les scrupules plus ou moins amers qui l'animaient alors. Un grave accident finit par se produire dans la nuit du 25 juillet. Il emprunta une terrasse dépourvue de balustrade et fit une chute de trois mètres. Il finira heureusement par s'en sortir évitant le pire, c'est-à-dire une paralysie totale. Son état d'esprit, en revanche, sera loin de s'améliorer. Sans cesse, il différera le retour au pays. Une lettre au pianiste Josef Páleníček (1914-1991) atteste de son agacement :

 

J'ai l'impression que vous avez de mauvaises informations et que vos conclusions ne sont pas tout à fait justes. Pourquoi je ne veux pas rentrer chez moi ? Ici, je peux vous assurer que j'étais un des premiers à préparer mes valises pour le départ. J'attendais seulement qu'on m'appelle et qu'on m'offre quelque chose et quand, après longtemps, la question est venue du consulat demandant si j'étais prêt à accepter ma nomination au Conservatoire [de Prague], j'ai dit oui. J'étais prêt immédiatement mais jusqu'à maintenant, je ne sais rien du statut de cette invitation sauf que j'étais nommé professeur provisoire …(20).

 

En réalité, Martinů ne sait plus où il en est professionnellement et sentimentalement et il tergiverse. Seul son travail de compositeur semble le satisfaire puisqu'il ne cesse de produire. Quoi qu'il en soit, il n'occupera jamais la chaire de composition du Conservatoire de Prague. Elle sera finalement attribuée à Václav Dobiáš (1909-1978). Le couple Martinů, entre-temps « reconstitué », finira par quitter l'Amérique le 22 juin 1948 alors que les grèves communistes perturbent la France depuis 1947. De son côté, Richard Strauss (1864-1949) composait ses émouvants Vier letzte Lieder. Impossible de rentrer en Tchécoslovaquie car ainsi que le lui répétaient ses amis, il ne pourrait pas « ressortir ». Les Communistes avaient pris le pouvoir le 24 février 1948 par un coup de force qui aggravait considérablement la « guerre froide ». Envers et contre tout, la solution professionnelle ne se trouvait qu'à New York où il allait bien falloir rentrer après avoir passé l'été en France et en Suisse, à Pratteln, dans le Canton de Bâle-Campagne, chez les Sacher. Il était effectivement nommé professeur à l'Université de Princeton. Pendant ces turbulences, il ne composait plus vraiment. Le retour dans sa terre natale n'a pas pu se produire pour de multiples raisons, à la fois musicales et idéologiques. Tout d'abord, sa forte personnalité et son talent ont empêché sa nomination pour de mesquins motifs de pure jalousie. Par ailleurs, l'idéologie soviétisante s'est employée à en faire un « ennemi » par définition sans trop savoir ce que cela pouvait recouvrir en l'occurrence.

 

En 1950, Bohuslav écrivait au musicologue autrichien David Ewen (1907-1985), établi aux États-Unis, ses pensées fort intéressantes sur la musique dite « contemporaine » :

 

Je crois que la musique contemporaine est plus menacée par ses efforts pour se justifier elle-même par des analyses et des explications ; comme si elle craignait de ne pas sembler assez « actuelle » ou « moderne ». Tout cela peut engendrer une disposition d'esprit ne favorisant aucunement le compositeur dans le développement libre de ses idées, et ne peut que le limiter dans la possibilité de s'exprimer pleinement, entièrement et honnêtement. Jouant toujours sur les mots « moderne » et « actuel », nous entravons nous-mêmes le processus créateur, qui dans sa substance, est assez mystérieux et compliqué. Courir à tout prix après la nouveauté, ce n'est sans doute pas un bon système. Cela n'a absolument rien de commun avec le désir de chercher une nouvelle expression musicale. Cette nouvelle expression musicale devrait se fonder sur le sujet, devrait résulter de la personnalité et de l'expérience du compositeur et non pas des moyens techniques peu habituels. Les moyens techniques sont l'affaire privée de l'artiste. La technique découle de l'œuvre et non le contraire. La musique n'est pas une affaire de calculs. L'impulsion créatrice est comme la volonté de vivre, de se sentir vivant. Dans le monde complexe de changements sociaux et de chaos politique, il est plus important que jamais de ne pas obscurcir notre intention artistique. Nous devrions maintenir nos idéaux purs et nos convictions fermes, maintenir la foi artistique qui représente notre vie, notre travail et parle en leur nom. C'est de quoi le compositeur devrait s'occuper, et non du jeu inutile des mots(21).

 

Sages paroles à méditer, en effet. Elles restent valables.

 

L'idée de s'établir à nouveau en Europe, et cette fois définitivement, ne cessait de le travailler. La vie aux États-Unis lui pesait. En mai 1953, il quittait provisoirement sa terre d'exil.

 

 

1953/59 – Difficile coda

 

Il lui reste six années à vivre. Sa Sixième Symphonie, « Fantaisies symphoniques » H. 343 (1951/53), plus inquiète, dédiée au chef d'orchestre strasbourgeois Charles Münch (1891-1968) pour le soixante-quinzième anniversaire de l'Orchestre de Boston, marque le début d'une autre époque. Il la pensait à l'origine comme une « Nouvelle Symphonie Fantastique ». Nice fut sa retraite suivante. Son épouse raconte :

 

Après le repas, il allait en ville avec le trolley-bus […] il s'installait à la terrasse de son bistrot favori et demandait son café …(22).

 

C'est dans cette atmosphère d'étrange quiétude qu'il a passé deux années, de septembre 1953 à la fin juillet 1955. Au printemps 1954, Martinů admire, à Arezzo, en Toscane, les huit fresques de Piero della Francesca (ca 1416-1492). Elles ont été une magnifique source d'inspiration pour sa partition orchestrale conçue à Nice entre le 20 février et le 13 avril 1955. Il s'agit d'un véritable itinéraire spirituel qui, des ténèbres, aboutit à un hymne empreint de lumière et de paix. Rafael Kubelik (1914-1996) dirigera la création à Salzbourg, le 26 août 1956, à la tête de la Philharmonie de Vienne.

 

L'Oratorio Gilgameš H. 351 (1954/55) date en partie de ce séjour niçois. Cette musique si évocatrice requiert un récitant, soprano, ténor, baryton et basse, un chœur mixte, 2 flûtes, 2 clarinettes, 3 trompettes, 2 trombones, timbales, 3 percussionnistes, piano, harpe et cordes. L'Épopée de Gilgamesh, issu de la culture sumérienne, est l'un des plus anciens textes conservés. La partition est en trois parties : Gilgamesh, La Mort d'Enkidu et Invocation. Gilgamesh (baryton) règne sur la cité d'Erech. Le ténor Enkidu lui est opposé en tant que héros innocent. Il va mourir. Bouleversé, Gilgamesh n'aura de cesse de chercher le secret qui, en réalité, est le Mystère. Dans la troisième partie, le dieu Enlil, l'un des principaux de la mythologie sumérienne, exaucera le vœu de Gilgamesh en redonnant vie à l'esprit d'Enkidu (basse). La question essentielle est posée mais restera finalement sans réponse. C'est un sommet dans l'histoire de la musique et de la pensée.

 


La maison natale de Bohuslav Martinů à Polička / DR

 

Martinů rencontre à Antibes l'écrivain crétois Nikos Kazantzákis (1883-1957), l'auteur d'Alexis Zorba (1946), à l'origine de Řecké Pašije (« La Passion grecque ») H. 372 (1954/57) (23), une partition complexe laborieusement élaborée. Puis, toujours lors de son séjour à Nice, il reçoit les beaux vers du poète Miloslav Bureš (1909-1968) de son cher Polička. Ils ont été à l'origine de sa cantate Otvírání studánek (« L'Éveil des sources ») H. 354 (1955) terminée en seulement dix jours tant cette poésie l'a autant stimulé que profondément touché. Tout le folklore de sa terre natale s'y exprimait de manière très simple. Le 27 novembre 1955, Arthur Honegger s'éteignait, à Paris, à l'âge de soixante-trois ans. Il était le seul membre du « Groupe des Six » qui avait vraiment trouvé grâce à ses yeux.

 

C'est contre toute attente que, en octobre 1955, le couple Martinů rentrait à New York, Bohuslav ayant accepté un poste au Curtis Institute of Music de Philadelphie. Il vivra très mal cette époque bien que sa musique y fut largement appréciée. Sa Sixième Symphonie – déclarée la meilleure symphonie de l'année – sera jouée vingt-huit fois au cours de la saison 1955/56. N'y tenant plus, Bohuslav et Charlotte reviennent à Paris en mai 1956. Le mois suivant, ils sont chez leurs amis et protecteurs Sacher à Schönenberg. Et, en septembre, Bohuslav rejoint l'American Academy of Music de Rome en tant que professeur. Charlotte, qui l'irrite toujours autant, est encore, patiente, à ses côtés. Le fidèle George Széll, alors à la tête de l'Orchestre de Cleveland, allait le solliciter. Martinů s'intéressa donc à l'arrivée des pèlerins en Nouvelle-Angleterre telle qu'elle a été racontée par le premier gouverneur, William Bradford (1590-1657). Skála (« The Rock ») H. 363 (1957) exprime ses émotions, en souvenir de ce grand évènement, avec une force particulière.

 

Entre juin 1957 et février 1958, ses Paraboles H. 367, en forme de triptyque, attestent d'une volonté d'approfondissement philosophique indéniable. Elles sont influencées par l'aviateur Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) et Georges Neveux. En cela, Martinů se situait dans la lignée de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) qui ne voyait pas le primat de l'esthétique comme le fondement de l'imagination. Par ailleurs, Martinů était singulièrement intéressé par la pensée du Morave Edmund Husserl (1859-1938), fondateur de la phénoménologie. Le 12 novembre 1957, Bohuslav s'installe définitivement en Suisse. Il y reçoit de nombreux visiteurs dont l'immense pianiste Clara Haskil (1895-1960), très proche de sa sensibilité. Le 24, Paul Sacher crée Gilgameš à Bâle.

 

La santé de Bohuslav commençait à se dégrader à la fin de 1958. Il sera opéré à l'hôpital de Liestal, dans le Canton de Bâle-Campagne, le 14 novembre. Le 15 janvier suivant, il met un point final à La Passion grecque. Dix jours plus tard, l'Opéra de Wiesbaden représentera Juliette telle une tragédie. Bohuslav, bien que surpris par la mise en scène, assista en toute joie à cette reprise. Son état ne lui permettra plus d'entreprendre tous les voyages qu'il aurait aimé faire. En revanche, son ardeur de compositeur ne se tarissait point. Il travaillait, entre autres, à ses énergiques Variations sur un thème populaire slovaque pour violoncelle et piano, H. 378 (1959). Et, l'œuvre émouvante des toutes dernières semaines, en juin, sera La Prophétie d'Isaïe, H. 383 (1959), cantate pour soprano, contralto, baryton, chœur d'hommes à quatre voix, alto, trompette, piano et timbales. Il s'agit de la mise en musique de terribles fragments des chapitres 24(24) et 21(25) du Livre d'Isaïe dans sa traduction anglaise. Le musicologue israélien, le Docteur Peter Gradenwitz (1910-2001), directeur des Éditions musicales israéliennes à Tel-Aviv, lui avait commandé cette partition. Le compositeur suisse Willy Burkhard (1900-1955) avait, lui aussi, composé un oratorio (1936) (26) d'après les textes du plus grand prophète biblique. L'effroi qui se dégage de cette Prophétie est peut-être à mettre en perspective avec la disparition, à Polička, le 17 mai, de sa sœur Marie, tant aimée, et qui l'avait profondément affecté. L'un de ses derniers visiteurs, bouleversé, a été Josef Páleníček qui l'incita à revenir au pays. Bohuslav en fit la promesse avec la plus grande sincérité pensant pouvoir se remettre.

 

Par ailleurs, l'année 1959 fut marquée par Die Blechtrommel (« Le Tambour ») de Günter Grass (1927-2015) dans lequel l'auteur revenait sur les sombres années du nazisme. Le 3 avril, le dalaï-lama fuyait en Inde tandis que Mao Zedong (1893-1976) devenait président du Parti en Chine. En France, le 8 janvier, le général de Gaulle (1890-1970) prenait ses fonctions de président de la République. De son côté, le 30 juin, souffrant d'un cancer de l'estomac, Bohuslav Martinů entrait une fois de plus à l'hôpital de Liestal. Le 2 juillet, il était autorisé à revenir dans son cher Schönenberg. Le 8 août, il retrouvait sa chambre de l'hôpital où il s'est éteint le 28, à 19 h 30. Il fut inhumé dans la propriété de Maja (1896-1989) et Paul Sacher. Il avait demandé à Charlotte de reposer auprès de ses parents. Son corps sera enterré une seconde fois, le 27 août 1979, au cimetière familial de Polička.

 

Au terme de cet itinéraire volontairement concis, quelques réflexions s'imposent tant la personnalité de ce compositeur apparaît complexe. Bien que resté toute sa vie profondément Tchèque, il a été un exilé permanent y compris dans son propre pays qui n'a pas voulu de lui. Sa musique y a toutefois été abondamment jouée malgré les atteintes inqualifiables des obscurs apparatchiks du régime.

 

Il composait avec une grande facilité, révisant rarement. Il était indifférent à l'exécution de sa musique. Sa réception l'intéressait encore moins. Il était un esprit tout à fait indépendant, unique en son genre. Il aimait la solitude et se plaisait donc à s'isoler volontairement afin de se concentrer essentiellement sur son travail de créateur.

 

Martinů n'a jamais perdu son accent. Malheureux en Amérique, il a résisté à toute influence dans ce pays qu'il n'a jamais aimé. Sa valorisation spécifique du concerto grosso n'a pas fait de lui ce que d'aucuns nommeraient inconsidérément un « néo-classique » mais, tout au contraire, l'a aidé à se libérer des totalitarismes esthétisants du XXe siècle. Le fait qu'il ait été un réfugié a aussi forgé son caractère tout en préservant en lui ses racines, ses propres sources qu'il a toujours tenues en éveil comme l'a si bien défini le regretté Guy Erismann (1923-2007).

 

James Lyon.

 

(1) Guy ERISMANN, Martinů un musicien à l'éveil des sources, Arles, Actes Sud, 1990 – Id., La musique dans les pays tchèques, Paris, Fayard, 2001 – Brian LARGE, « Martinů, Bohuslav », in The New Grove, London, Macmillan Publishers Limited, 1980, t. 11, p. 731-735 – Jan SMACZNY, « Martinů, Bohuslav », in The New Grove, Oxford, Oxford University Press, 2001, t. 15, p. 939-945.

(2) Leoš Janáček (1854-1928).

(3) Relative au Réformateur Jan Hus (1369-1415).

(4) Cité par Guy ERISMANN, p. 30-31.

(5) Cité par Guy ERISMANN, p. 62-63. À partir d'une interview donne en 1942 à la Radio américaine.

(6) Cité par Guy ERISMANN, p. 72.

(7) Natif du Canton de Schaffhouse, il a vécu à Paris entre 1923 et 1932. Puis, il a été le Directeur musical de Radio-Bâle (1938/66).

(8) James LYON, Leoš Janáček, Jean Sibelius, Ralph Vaughan Williams. Un cheminement commun vers les sources, Paris, Beauchesne, 2011.

(9) Cité par Guy ERISMANN, p. 137.

(10) Cité par Guy ERISMANN, p. 146.

(11) Ancienne salle de théâtre parisienne située 5 rue du Colisée dans le VIIIe arrondissement.

(12) Ibid., p. 150.

(13) Ibid., p. 151.

(14) Cité par Guy ERISMANN, p. 170.

(15) Ibid., p. 209-210.

(16) Selon le catalogue établi par Harry Halbreich.

(17) Cité par Guy ERISMANN, p. 221-222.

(18) Ibid., p. 237.

(19) Initialement dédiée à la Croix Rouge.

(20) Cité par Guy ERISMANN, p. 258.

(21) Cité par Guy ERISMANN, p. 297-298.

(22) Cité par Guy ERISMANN, p. 285.

(23) Révisée entre 1957 et 1959 (H. 372b).

(24) Maux que Dieu a résolu d'envoyer à la terre pour punir les péchés. Le jour des vengeances du Seigneur sera terrible.

(25) Babylone ruinée par les Mèdes et les Perses. Prophétie contre l'Idumée et l'Arabie.

(26) Das Gesicht Jesajahs.