Florent Groult : la musique de film est une confluence de tellement de courants

par Stéphane Loison

DR Olivier Desbrosses et Florent Groult ont fondé en 2008 le webzine UnderScores, un des rares « magazine » francophone sur la musique de film. Il est toujours intéressant de connaître un peu mieux nos confrères.

Avec Florent Groult, rédacteur en chef adjoint, c’est plus qu’un passionné que nous avons rencontré. En 2011, il contribua à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan). Il signe de temps en temps les livrets pour le label Music Box Records. Il est membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA).

D’où vient le titre du site?
Je crois que c’est mon collègue, Olivier Desbrosses, qui a eu l’idée. On était en voiture fin 2007, on allait au festival d’Auxerre, voir John Barry et on a parlé de l’éventualité de faire un site. On a cherché un nom et on a trouvé UnderScores ; au début il ne nous plaisait pas trop parce qu’il ressemblait à underscore qui est un terme purement informatique. On n’a pas trouvé mieux, on l’a gardé.



Vous étiez donc deux au départ ?
On s’est connu en 2000, je crois que c’était à un concert de Goldsmith à Londres.

Vous étiez déjà des accrocs à la musique de film !
Complétement. On était allé voir Michael Kamen à Lunéville qui était invité à Cinéphonies, un petit festival de cette ville, un des premiers organisé par une école de musique. On a dîné avec Michael Kamen, puis on a sympathisé, on s’est vu régulièrement pour parler cinéma et musique de film. En 2008 on a donc créé ce site.

Donc depuis neuf ans vous écrivez pour UnderScores, cela demande énormément de travail de s’occuper d’un tel site ?
Oui, on s’est partagé en deux. Moi je ne connais rien en informatique. Olivier s’est occupé de la mise en page. Au début je me suis plus occupé du côté rédactionnel, sachant qu’on espérait que d’autres nous rejoindraient. A deux c’est infaisable pour alimenter un site de ce type en permanence avec nos obligations professionnelles et familiales. On aimerait y passer toutes nos journées mais on le prend sur notre temps libre

Vous êtes combien à écrire régulièrement aujourd’hui ?
Il y a une dizaine de personnes qui écrivent assez régulièrement, ensuite il y a des occasionnels.

Flash Back, d’où vous vient cet engouement pour la musique de film ?
Tardivement, en 1993, pour être précis, à la fin du mois de janvier où je suis allé voir le « Dracula » de Coppola. J’en suis sorti avec la musique de Kilar en tête, et je me suis dit qu’il y avait plein de choses à découvrir en musique et c’est allé crescendo ! Je connaissais bien sûr les grands tubes de Williams, les musiques des James Bond, de Cosma. Je me souviens quand j’étais petit, d’avoir vu « La Chèvre » à la télé ; je suis monté dans ma chambre et j’ai chanté le thème du film sur mon petit magnétophone pour m’en souvenir. A l’époque je n’avais pas de cassette, j’adorais la musique, mon père était professeur de clarinette, je jouais du violoncelle, donc je vivais dans un milieu très musique classique, et de temps en temps des musique au cinéma ou à la télévision faisaient tilt et j’enregistrais. Mais cela n’a jamais suscité plus d’intérêt que cela, c’était plus récréatif qu’autre chose.

Étiez-vous cinéphile ?
Alors oui j’étais plus cinéphile, j’aimais la musique classique essentiellement ; j’allais souvent au cinéma mais je ne faisais jamais le lien entre un film et sa musique.

« Out of Africa » devait être bien connu à la maison !
Je chantais déjà le concerto pour clarinette vu que mon père jouait de cet instrument. Mon premier souvenir musical c’était mon père en train de faire ses gammes ! J’adorais la musique classique donc je chantais Mozart, Beethoven, Dvořák…

Qui sont très présents dans les films
Oui mais ça ne m’a jamais marqué avant 1993 ! Pourquoi cette musique et ce film « Dracula », je ne pourrais le dire !

Et après 93 qu’est-ce qui s’est passé ?
Je suis une génération cd donc j’ai rencontré quelqu’un à la Fnac du Mans - déjà la Fnac -, qui était un fana et qui m’a aidé au début à me guider pour choisir les compositeurs. J’ai découvert ainsi les grands compositeurs. Je suis devenu très très collectionneur !

Et vous avez bien plus tard fréquenté les festivals comme celui d’Auxerre !
Oui et j’ai pu voir Morricone, Jarre, Barry….

Et comment se retrouve-t-on travailler à la Fnac, dans la musique en fait !
Je suis rentré à la Fnac en 99. Je suis normand d’origine ; je suis né à Rouen, j’ai vécu ma jeunesse à Alençon, j’ai fait mes études à Caen. Je suis géologue d’origine. Je suis venu à Paris pour faire mon DEA, j’ai fait l’armée puis il a fallu bosser. Je suis allé voir la Fnac, car j’aimais le cinéma et la musique ; je suis entré assez facilement à l’époque et ai découvert un métier que j’aimais et j’y suis resté…

Et continuer au milieu de la terre à gratter de la musique !
Et oui ! En fait quand j’étais à Caen, je découvre le « Dracula », ensuite je rencontre un vendeur à la Fnac du Mans et à Caen où je fais mes études, je fais la connaissance de gens qui font partie d’une association de musique de film et qui font un fanzine et une émission de radio. C’est avec eux que j’ai commencé à écrire mes petits articles, on est en 95. On a fait un autre truc qui s’appelait ''colonne sonore'', qu’on peut retrouver sur internet sous le nom d’écran musical. On n’a pas continué car financièrement ce n’était pas viable…On a fait trois au quatre numéros et puis internet commençait. Ensuite j’ai arrêté complétement, j’avais envie mais je ne trouvais rien pour le faire, l’idée d’UnderScores. Il fallait le faire avec quelqu’un.

Et que fait Olivier Desbrosses ?
Il travaille dans une banque !

Au début vous aviez des idées précises
On n’avait pas d’idées précises, on voulait faire un vrai site, juste un blog, en fait UnderScores est un blog amélioré, on utilise wordpress.

C’est quand même impressionnant ce qu’on trouve comme, portraits, interviews, analyses… Comment arrivez-vous à avoir autant d’informations ?
On passe beaucoup de temps sur internet, après on va dans les festivals, on prend contact avec les réseaux sociaux…

Vous avez des gens qui vous informent ?
Oui soit les éditeurs, soit les professionnels,

Les compositeurs sont-ils friands de ce genre de site ?
Ce sont les premiers demandeurs ; en France ils ont besoin d’être valorisés

Les compositeurs étrangers sont-ils difficiles à joindre ?
Pas tellement, il y a de nombreux festivals en Europe où ils sont invités, on les rencontre à Cracovie, en Espagne… On y va bénévolement, on est seulement accrédité. en France pratiquement jamais. C’est toujours compliqué d’avoir des rendez-vous avec les Français, ils sont toujours très pris par leur travail. Les Américains sont plus cool, plus professionnels dans la relation avec la presse.

Vous avez eu la chance de rencontrer Michael Kamen, un grand compositeur...
D’un extrême gentillesse. Il est mort en 2003. C’est un compositeur qui a beaucoup marqué par les films qu’il a fait, les « Arme Fatale », « Robin Hood », « Highlander ». Le style « Die Hard » a beaucoup marqué à l’époque

On se souvient de la Neuvième de Beethoven, peut-être des gens pensent que c’est lui qui l’a écrite…
Le thème est assez connu quand même, c’était une bonne idée, et puis il a pris la suite de Barry pour James Bond avec « Licence to Kill »

Pour revenir à votre site, il a de la tenue, il est très bien fait !
C’est complétement le travail d’Olivier, on a essayé de rendre le site vivant !

Savez-vous combien de personnes viennent sur votre site ?
Non, on ne cherche pas à le savoir., Si on fait de la pub c’est nous qui la faisons gratuitement.

Avez-vous des rapports avec les éditeurs de musique, de CD...?
On n’existe pas pour eux. On en n’a pas. De temps en temps, Stéphane Lerouge chez Universal. Il est incontournable, il a une belle collection.

Parlons musique : qui est intéressant en ce moment ? Quelles musiques sont excitantes?
…En France il y a toujours Bruno Coulais, il apporte une plus value aux films et sait faire corps avec l’image, c’est un metteur en scène musical. « Les Adieux à la Reine » c’est parfait. Ce n’est pas une musique qui s’écoute très facilement en dehors du film. Ce qu’il avait fait pour « Coraline » d’Henry Selick, avec une telle compréhension de propos, c’est extraordinaire.

Là on est avec un compositeur classique, orchestral, qui est installé dans le milieu. Alors que pensez-vous de ce courant de la musique électro acoustique ?
Il y a des résultats intéressants. Après il y a un effet de mode, on en met un peu partout, surtout le côté année 80, avec les émissions nostalgie qui en rajoutent. On réutilise des sonorités qui ressemblent à du Carpenter. Chez Rob par exemple on sent les influences aussi de De Roubaix, on utilise l’électro un peu à tord et à travers parfois…

Est-ce un manque d’imagination ou peut-être aussi  un problème économique?
Je pense aussi qu’il y a un problème esthétique. Je ne suis pas pour le tout orchestral et je ne pense pas que cela sera mieux. Il y a des choses intéressantes dans l’électro. La musique de film est une confluence de tellement de courants, pourquoi se limiter à une vision très basique…

Il y a des critiques qui pensent que la musique ne peut s’écouter en dehors des films. Avez-vous une idée là-dessus ? Pour quelqu’un qui travaille à la Fnac, la réponse est déjà faite !
J’aimais la musique avant. Pour moi la musique de Kilar était un horizon qui s’ouvrait. J’ai baigné dans le classique quand j’étais jeune, je ne trouvais pas de choses nouvelles réellement, et cela tournait un peu en rond. Il y avait un côté institutionnel, cloisonné. La musique du XXème siècle ne suscitait rien en moi, je ne connaissais pas le rap, la soul, le jazz, et avec « Dracula » cette alchimie entre la musique et l’image était nouvelle pour moi, et je pensais qu’il y avait beaucoup de choses à découvrir de ce côté là ! De plus il y avait peu de livres qui en parlaient, les revues de cinéma n’en parlaient pas…

Donc écouter de la musique seule c’est possible ?
Souvent le souvenir du film va jouer, mais après on peut totalement appréhender une musique de film sans les images, avec ce qu’elle suggère comme émotion. C’est une expérience individuelle comme tout type de musique, même si pour la comprendre totalement il faut avoir vu le film. On peut avoir ce genre d’attitude avec une symphonie de Mozart sans connaître l’état d’esprit dans lequel il était pour la composer.

Et dans les compositeurs de séries y a-t-il quelqu’un qui vous séduit ?
Il y a beaucoup d’argent dans les séries mais pas dans la musique, beaucoup d’électro. Il y a un compositeur, Bear McCreary, qui fait des choses intéressantes, très ouvertes et qui écrit dans des styles différents qui sont à la fois dans la modernité et dans la tradition, c’est un ancien assistant d’Elmer Bernstein (« Battlestar Galactica » « Walking Dead », « Outlander », « Da Vinci’s Demons », « Terminator »)

Jed Kurzel est à la mode en ce moment !
C’est du sound design, il apporte pas grand chose. Le « Macbeth », réalisé par son frère, était pas mal, parce qu’il y avait une esthétique âpre et du coup cela collait parfaitement au film. Ensuite lorsque l’on écoute « Assassin’s Creed » et pire « Alien : Convenant », c’est consternant. Dans cet « Alien » les seules parties intéressantes sont celles piquées à Goldsmith et il y en a pas mal !

Et dieu sait si Goldsmith avait eu des problèmes avec Ridley Scott !
C’est ironique de voir Scott demander à Kurzel de reprendre des musiques de Goldsmith alors qu’il ne voulait pas du compositeur et qu’il avait saucissonné la partition de ce compositeur ainsi que pour « Legend » !

Et aujourd’hui écoutez- vous de la musique de film ?
Tous les jours. On a un site de partage où on est six ou sept à se partager les musiques qu’on reçoit pour la rubrique underscorama. Tous les mois on chronique une trentaine ou cinquantaine de BO. Souvent ce sont des collectionneurs qui critiquent et qui sont plus intéressés à l’écoute isolée et n’ont pas vu les films.

Y a-t-il un forum ?
Il y en a un avec de temps en temps des clashes…

Et quels sont les compositeurs français qui vous interpellent en ce moment ?
Le travail de Mathieu Lamboley est intéressant, même si je trouve qu’il est un peu bridé. « Un Petit Boulot » est plus passionnant que ce qu’il a fait pour « Boule et Bill ». Il n’a pas encore le bon réalisateur comme Coulais – Perrin ou Jacquot ou Rombi-Ozon. Les réalisateurs ont toujours du mal à faire confiance à leur compositeur.

Et Desplat ?
J’aime beaucoup, il travaille dans tous les sens, je ne pense pas qu’il ait perdu son âme en travaillant avec les Américains. Il se disperse, c’est la loi du métier, c’est parfois décoratif. Mais la musique du Polanski, « La Vénus en Fourrure », est géniale.

Êtes -vous étonné par le nombre de compositeurs en France ?
C’est curieux : on voit sur un film ''composition de'' puis on n’entend plus parler de ce musicien. Ce sont des rencontres avec un réalisateur certainement, mais on les oublie très rapidement, ce sont des musiciens mais qui ne font pas carrière dans la composition…Il y a très peu de compositeurs de musique de film qui vivent de leur métier. Malouf par exemple est avant tout un jazzman à la mode, mais ce n’est pas un compositeur de musique de film…

Votre musique de chevet pour terminer ?
« Jaws » de John Williams : la musique est maîtrisée de bout en bout, pas seulement le thème du début mais aussi où il va le replacer. C’est aussi tout le travail avec Spielberg. J’ai une passion et pour le film et pour la musique.Je l’avais découvert à huit ans à la télévision sur un poste noir et blanc, j’ai fait des cauchemars toute la nuit, je glissais dans la gueule du requin en permanence avec « Planète Interdite » et la musique de Louis et Bebe Baron, première musique à partir de sources électroniques. Le « King Kong » de 1933. « Les Dents de la Mer » est aussi un de mes films de chevet !