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Catégorie : ENTRETIENS

D'origine russe, de confession juive, arrivés à peine adolescents en France, fuyant avec leurs parents un pays où ils n'étaient pas les bienvenus, Evgueni et Sacha Galperine ont débarqué à La Frette-sur-Seine, en banlieue parisienne, sans connaître ni le Français ni notre culture. Ils y habitent depuis 25 ans. Aujourd'hui totalement intégrés, ils sont des musiciens reconnus et c'est dans la maison « très vivante » d'Evgueni qu'ils m'ont reçu et ont parlé, sans langue de bois, de leur vie et de leurs expériences professionnelles. 

 

 

 

Si on connaît un peu votre entourage familial, vous êtes tombés petits dans la musique ?

Evgueni : Oui, avec un père compositeur de musique classique et de musique de théâtre, ayant une très bonne réputation en Russie avec des tournées, même à l'étranger.

Sacha : Il nous emmenait voir des spectacles, des concerts dès l'enfance. J'ai choisi le violon en voyant un violoniste quand j'avais 5 ans et demi. Puis j'ai perdu cet enthousiasme avec les fausses notes, du son à faire mal aux dents. Mais après l'enthousiasme est revenu.

 

Êtes -vous restés violonistes ?

S : Jusqu'au bac, jusqu'aux diplômes, au Conservatoire de Versailles. Et après il y a eu une nouvelle chute d'enthousiasme.

 

Et vous Evgueni ?

E : Moi j'ai commencé un peu plus tard, vers dix ans, mais comme Sacha, car il a cinq ans de moins que moi, ce qui ne se voit pas du tout. J'étais très malade, j'étais beaucoup dans les hôpitaux, j'avais de l'asthme dans une phase très difficile. Cela s'est calmé vers dix ans et mes parents m'ont proposé de faire de la clarinette. Ce n'était pas un coup de foudre, mais c'était bon pour les bronches et ça m'a aidé ; ça m'a plu. C'était une façon de faire de la musique. J'ai commencé vers dix ans parce que ça correspondait à un âge où j'étais beaucoup moins hospitalisé.

 

Vous viviez où ?

E : À ce moment là, on était déjà à Moscou. On venait juste de quitter Kiev où nous avions passé cinq ans auparavant. Et avant nous étions à Tcheliabinsk, une des grandes villes de l'Oural où nous étions nés.

 

Vous parlez peu de votre mère ?

E : C'est vrai, on en a honte. On parle de notre père parce qu'il est compositeur et donc nous avons un lien plus direct. Mais notre mère était chef de chœur et lorsque nous sommes arrivés en France, elle est devenue professeure de piano. Je me souviens d'une petite anecdote, elle avait une chorale très renommée à Kiev…

S : Une chorale d'enfants...

E : Elle  m'avait amené dans sa chorale, j'avais huit ans, elle pensait que c'était bien que je fasse de la musique. Elle avait une collègue pianiste qui faisait de tests d'oreille pour les enfants. Celle-ci a répondu à ma mère : « tu sais Ludmilla, ce garçon est adorable mais je ne pense pas qu'il fera de la musique !». J'ai dû chanter hyper faux !

S : La musique du film « La Résistance de l'Air » est une sorte de revanche !

E : Si j'ai une mauvaise oreille la seule façon de faire de la musique c'est d'être compositeur (rires) !

 

Alors Evgueni vous êtes compositeur et Sacha compositeur et interprète...

S  : On est tous les deux interprètes autant l'un que l'autre,

E : On est semi interprètes : on interprète pour nous-même en fait,

S : On sait jouer mais on n'est pas brillant, on ne peut pas faire des concerts

E : On n'a jamais voulu être concertiste.

 

Jouiez-vous avec vos parents?

E,S : Oui tout le temps !

E : On s'est produit sur scène, on a fait des concerts, mais nous n'étions pas intéressés par çà.

 

Pourquoi votre père a-t-il voulu venir en France ?

E : Ce n'est pas seulement lui, c'est nous tous qui avons pris cette décision. La situation en Russie était cauchemardesque, c'était la guerre en Tchétchénie. J'avais l'âge de partir à l'armée, Sacha allait l'avoir quelques années plus tard. On avait une santé fragile, la médecine c'était n'importe quoi…

S : C'était la fin de l'ère soviétique, on ne savait pas que trois mois après l'État Soviétique allait exploser,

E : On sentait que c'était un pays qui allait soit s'écrouler, soit exploser. La situation n'était pas sympathique.

 

Pourquoi la France ?

S : On a une grande tante qui a été dans des camps de travail, donc de concentration, pendant la Seconde guerre mondiale, et qui avait lié des amitiés avec des Français.

E : Ils étaient dans les mêmes camps.

 

Vous êtes de confession juive ?

E : Oui, ce qui était aussi un problème en Russie. Tout dépendait du lieu où vous habitiez. Moi, dans mon école, comme on savait que j'avais des origines juives, c'était inscrit comme nationalité, j'avais beaucoup de problèmes, je me battais tous les jours à l'école. Du coup je séchais l'école et j'allais au cinéma et je voyais énormément de films.

 

Et quel genre de films voyiez-vous?

E : C'était l'époque communiste, on commençait à voir des films étrangers mais pas beaucoup. On avait surtout des films soviétiques qui étaient des films intellectuels ou des films de réalisateurs sympathisants. On pouvait voir Tarkovski mais aussi Bergman, Truffaut, des films français…

S : Des comédies italiennes,

E : A la télévision, ce n'était pas une télévision de divertissement, mais plus d'information et d'éducation. Ce qui faisait la force de la télévision.

 

Et la musique ?

S : On découvrait les Beatles avec trente ans de retard !

E : La musique de film, je n'en ai pas un grand souvenir. A l'époque je voulais être une Rock Star il me semble ! Ce que Sacha a voulu être quelques années plus tard !

S : Je ne savais pas que tu voulais l'être avant moi !

E : Tu ne te souviens pas qu'on était trois à faire des chansons ?

S : Vous avez dû faire trois ou quatre répètes !

E : Mais non ! On a travaillé pendant au moins un an, un an et demi !

S : A bon ?

 

Est-ce que vous connaissiez des compositeurs russes de musique de film ?

E : Là-bas on baignait dans la musique russe, Tchaïkovski, Moussorgski, Rimsky Korsakov, Chostakovitch. Par contre c'est ici que j'ai découvert consciemment la musique des films russes. C'est ainsi que j'ai découvert Chostakovitch et la musique du « Roi Lear », « Hamlet ». Ce qu'a fait Prokofiev, pour Alexander Nevsky, c'est extraordinaire ! Moussorgski a ouvert une nouvelle voix à Debussy qui pensait qu'il n'y avait plus que Wagner. Schnittke a fait une très belle musique pour un chef d'œuvre qui s'appelle « L'Ascension » réalisé par Larissa Shepitko. On a été très influencé par ces musiques.

 

Et Artemyev ?

E : Je l'ai découvert beaucoup plus tard, car c'est une musique plus contemporaine. J'avais 14 ans quand j'ai vu « Solaris » de Tarkovski, mais je ne savais pas ce qu'était le sound design. La musique, les arrangements de Bach, c'était trop pour moi, je n'analysais pas. C'est beaucoup plus tard que j'ai compris. La musique en Russie, dans le cinéma, a joué un rôle énorme. C'est beaucoup plus proche des États-Unis que de la France. Cela peut paraître ridicule, mais la plus grande adaptation que j'ai vue à l'écran des « Trois Mousquetaires » était russe parce qu'elle correspondait mille fois plus à ce que j'avais lu : les acteurs étaient russes, parlaient russe, c'était filmé à Riga avec des chansons. Pour moi c'était impossible d'imaginer que quelqu'un puisse faire une autre version. Quand j'ai vu les films français ça me paraissait ridicule, pauvre, et les versions américaines aussi ; alors que la version russe avait tout l'esprit de Dumas.

 

Il y avait de grands compositeurs de musique à programme comme en Russie qui écrivaient de la musique de film. Aujourd'hui cela a-t-il disparu ?

E : Entre les deux guerres il y avait des compositeurs français qui écrivaient pour le cinéma, Honegger par exemple. Aujourd'hui tout est plus compartimenté. Les compositeurs de la musique de film sont des compositeurs qui font du rock, de la pop. Martinez, Mansell, Richter viennent de la musique électronique pop. La musique contemporaine n'utilise pas les mêmes outils.

 

Quel âge aviez-vous quand vous êtes arrivés en France ?

E : 16 et 11 ans !

 

Parliez-vous le Français ?

E : Non, c'était plus difficile pour nos parents, nous on était insouciants, on n'avait pas d'argent à gagner, eux ils avaient pleins de problèmes à gérer. On a commencé à bouffer de la télé, c'était un moyen d'apprendre le Français, un moyen de comprendre comment les gens pensaient, fonctionnaient. C'était un bon miroir de la société, on regardait des tas d'émissions à la télé qu'on ne comprenait pas du tout, on pensait que l'humour français c'était « Les Grosses Têtes » ! Heureusement on a appris que ce n'était pas le cas !

 

Et pourquoi La Frette-sur-Seine ?

E : On a atterri ici par hasard parce qu'on avait des amis de nos amis qui avaient une maison vide parce que leurs grands parents étaient morts. et du coup ils ont dit « bon on va accueillir vos Russes pendant quatre mois ». Après Moscou on se demandait ce que c'était que ce trou. Après on est resté dans ce trou, on a adoré : la Seine est à cent mètres, nos parents habitent à 800 mètres, et Sacha vient d'émigrer à Paris près de la gare Saint Lazare !

 

Êtes -vous tous les deux allés au conservatoire ?

E : D'abord au conservatoire municipal puis au CNSMDP.

 

Votre père a-t-il réussi à avoir un poste facilement ?

E : Il a réussi d'abord à avoir des commandes de musique contemporaine de l'ensemble 2E 2M de Paul Méfano puis il a trouvé un poste d'accompagnateur de danse classique à la Salle Pleyel ! Il ne parlait pas Français.

S : Notre maman, elle, était aide soignante pendant deux ans.

 

Et la musique de film dans tout ce parcours ? Le hasard ?

E : Non c'était une volonté très forte. Au début, de ma part, parce que Sacha, lui, a déserté la musique, il voulait faire des math !

S : J'ai fait math sup, puis la fac, un deug à Jussieu, c'était une parenthèse.

E : Moi, l'amour du cinéma je l'ai eu en Russie. La musique c'était évident, donc pour concilier les deux, le mieux était de faire de la musique de film.

 

Et en France vous avez apprécié certains compositeurs ?

E : Oui bien sûr, Morricone, Elfman, Rota, Hermann, John Williams. Mais on était une famille d'émigrés et on se demandait comment on allait pénétrer dans ce monde-là ! C'était difficile et délicat. Un jour je dirigeais une chorale de retraités, dans un conservatoire à Saint Ouen l'Aumône et il y avait un élève, un émigré, qui était garagiste. On a joué un morceau et il m'a dit que je devrais faire de la musique de pub ! Pour moi c'était impossible et il m'a dit qu'il en faisait ! Avec un magnétoscope il changeait la piste son de la pub et mettait sa propre musique et il démarchait les boîtes de pub. Alors je me suis dit que si un garagiste pouvait faire cela, moi, né dans une famille de musiciens, je pouvais aussi le faire et j'ai démarché...

S : En fait, d'une manière prosaïque, c'est un domaine où on peut créer de la musique et être payé pour ça. On a toujours vu notre père qui est un compositeur de grand talent, se plaindre parce que presque amené à payer pour être joué ! Là on avait un domaine qui résolvait nos problèmes.

E : L'argent n'était pas le premier élément, jamais, et au bout de trois ans de démarche j'ai fait beaucoup de pub.

 

Quel était le style qu'on vous demandait ?

E : Au début, un peu base classique, avec des thèmes, ça a marché assez vite et j'en ai fait énormément.

 

Avec des agences connues ?

E : Toutes, Publicis, RSCG, DDDB, McCan

 

Y-a-t-il une pub qui vous a fait connaître ?

E : Oui, celle qui m'a fait exploser c'était Babybel ! Le sujet c'était un dictateur d'un pays asiatique qui se retrouve avec le nez rouge. C'était Saatchi qui l'avait faite, la musique était très réussie, très musique de film. A un moment j'ai arrêté parce que j'avais peur de m'user et au bout de cinq ans j'ai parallèlement commencé à écrire pour des courts métrages.

 

Avez-vous écrit par hasard pour ces courts-métrages ?

E : Oui par hasard ; des producteurs de publicités m'ont présenté des réalisateurs.

 

« Le Trop Petit Prince » en 2002 de Zoia Trofimova ?

C'était une première commande pour Folimage, un studio d'animation très connu à Bourg-les-Valence. Il a eu beaucoup de prix. Ce sont des gens qui ont entendu parler de moi par des amis. Après il y a eu « Le Pays des Ours » de Jean-Baptiste Léonetti, réalisateur de publicité.

 

Et Sacha, en 2002 que faisait-il ?

S : J'étais dans une autre parenthèse, j'étais dans le Rock & Roll, je rêvais d'être une rock star !

 

Comment s'appelait votre groupe ?

Ah je tairais son nom ? Je n'assume plus cette musique.

 

Pendant combien de temps étiez-vous rockeur ?

Trois, quatre ans ! J'ai fait cela très sérieusement ! Puis le groupe a explosé et j'ai eu l'occasion de bosser avec Evgueni. Il avait besoin d'aide sur un projet.

 

Je ne sais pas si cela a évolué mais deux frères qui travaillent ensemble, cela entraîne des tensions, je suppose ?

S : En fait, ce qui est bien c'est qu'on a grandi ensemble : il m'a initié à pas mal de chose, le foot par exemple, même l'informatique musicale…

E : Mais les choses se renversent aujourd'hui : Sacha est beaucoup plus calé que moi et plus à l'aise sur certains outils et il m'apprend pas mal.

 

Vous avez travaillé sur « Le Renard  et L'Enfant » de Luc Jacquet...

Il y a à peine 4 minutes de notre musique, alors qu'on a enregistré 45 minutes avec orchestre. C'était une expérience difficile car ce sont des gens qui n'avaient jamais fait de fiction avant, ils nous ont engagé après de nombreuses compétitions. Luc Jacquet est un réalisateur de documentaires animaliers et il ne savait pas du tout ce qu'il voulait. Il voulait une musique instrumentale mais avec des chansons, d'où la présence d'Alice Lewis. La chanson a « marchouillé », elle était pourtant très réussie. Ils voulaient une musique très originale, inattendue, on a travaillé pendant neuf mois dans cette direction là, ils changeaient souvent d'avis, puis un jour ils ont trouvé que la musique était trop originale, ils voulaient une musique plus proche des films américains, pour les enfants,.

 

Style Walt Disney ?

E : Oui, et quand on a appris cela, on a essayé de s'adapter. C'était dommage parce qu'il y avait beaucoup de choses hyper intéressantes dans la BO que le CD reflète. Le film pas du tout.

 

Vous avez composé la musique d'un film ambitieux, assez étrange, adapté d'un livre formidable de Yves Bichet, « La Part Animale » de Sébastien Jaudeau.

E : C'était un de mes premiers longs-métrages, très expérimental, très électro acoustique, une musique très contemporaine.

 

Vous êtes passé de la musique plus classique à l'électroacoustique ?

E : J'écoutais beaucoup de musique rock. Par le rock je suis arrivé à la musique électronique et par l'électronique à la musique électroacoustique. Je connaissais beaucoup mieux cette musique que ceux qui l'enseignaient au conservatoire. Je travaillais beaucoup avec le GRM, j'ai rencontré Christian Zanési, François Bayle, Guy Reibel. J'écoutais des musiques de compositeurs tels que Parmegiani, Henry, je trouvais cette musique très intéressante pour la musique de film, j'étais très passionné par cette recherche.

 

A l'IRCAM ils ne sont pas très intéressés par la musique de film !

Tout à fait, ils sont plus dans la recherche alors que le GRM c'est de la création qui n'est pas séparée de l'émotion. Schaeffer, Henry c'étaient des gens géniaux qui avaient envie de faire de la musique alors qu'à l'IRCAM, ce sont des gens qui font de la recherche.

 

Je ne sais pas ce qu'ils cherchent ? Ils redécouvrent ce que la musique pop a déjà inventé !

E : Ils se paluchent pas mal !

 

En 2009, vous composez tous les deux pour un film qui s'intitule « Lan »

E : C'est un film chinois de Jiang WenLi, un film qui n'est pas sorti en France.

 

Vous avez coécrit : comment vous partagez-vous la composition ?

S : Chacun prend en charge des séquences qu'il sent bien;

E : Au départ on parle beaucoup de la couleur du film, on rencontre le réalisateur, et quand on se sent prêt, chacun choisit sa séquence. Il est assez rare qu'on travaille physiquement tous les deux ensemble.

 

En 2010 vous avez composé la musique d'un film qui vous a fait vraiment connaître, « L'Homme qui Voulait Vivre sa Vie »  d'Éric Lartigau.

E : La musique a été très remarquée, il y a eu des articles qui parlaient de la bande son en des termes assez dithyrambiques, et le milieu du cinéma nous a découvert, et a découvert qu'on avait un style assez original qui faisait la différence avec les autres compositeurs.

 

Comment avez-vous travaillé avec Lartigau ? Vous avez fait deux films avec lui ?

E : Deux et demi même avec le court-métrage de « Les Infidèles ». Lartigau c'est venu au dernier moment. Europa faisait une compétition avec Martinez par exemple et d'autres compositeurs, ils avaient brassé assez large et on a gagné la compétition.

S : C'est bien d'arriver au processus final, car le montage est fini, la vision du réalisateur est plus claire. Parfois le réalisateur aime bien, pour se sécuriser, travailler en amont, mais c'est souvent des efforts gaspillés parce qu'au final, la vision évolue.

 

Les musiques qu'ils mettent pour monter ne vous gênent-elles pas?

E : Cela ne nous gêne pas du tout. Les réalisateurs savent qu'à un moment il faut qu'ils fassent leur deuil et c'est à nous de leur faire oublier ces musiques.

S : En général ces musiques de référence sont imparfaites, elles marchent à 80%, il manque les 20% qu'on amène.

E : Il y a deux écoles. Celle de commencer avec le premier ours, quand il y a un premier montage, rechercher des couleurs, dans les films d'auteurs, par exemple avec Delaporte, même Lartigau. Cela peut être intéressant de commencer tôt, mais il faut savoir que 80% de ce travail sera du gâchis. Mais les 20% qu'on va gagner peuvent être payants. C'est vrai que les visions du réalisateur et du compositeur changent beaucoup pendant les trois ou quatre mois de montage : il y a des choses qu'on trouve géniales au début, qui ne nous intéressent plus à la fin.

 

Alors Besson qui ne vous connaissait pas et qui travaillait tout le temps avec Serra, a fait appel à vous pour Malavita (2013).

E : Il avait apprécié la musique de « L'Homme qui Voulait Vivre sa Vie », il ne sentait pas Serra pour ce film-là, et il a fait organiser une compétition à l'aveugle avec des gens comme Martinez, Beltrami, Mechaly. Serra a même demandé d'y participer. On a gagné et le lendemain on a commencé à travailler sur le film qui était en fin de montage. La BO était très importante parce qu'il y avait de la musique électronique, de la musique de gangsters. Mais il ne fallait pas que cela soit des pastiches, il fallait vraiment inventer une couleur. On a travaillé comme des malades pendant un mois et demi, c'était très intense, on était très fiers de travailler sur ce sujet et déjà de travailler avec Besson. Car c'étaient les premiers films que l'on avait vus à notre arrivée en France. C'était sa grande époque. Et puis il y avait De Niro, Tommy Lee Jones.

S : Avoir De Niro sur son écran toute la journée c'est très agréable...

E : C'est une BO qui est devenue apparemment une référence par rapport à la musique de film. Beaucoup de gens, de compositeurs, nous en parlent.

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=U4Qzmd3ncNo

 

Vous enchaînez avec « Le Passé » d'Asghar Farhadi, un succès...

E : Pas autant que « Une Séparation », mais un million d'entrées quand même. C'est un film beaucoup plus dur, pour la musique. Comme dans ses précédents films, composer la séquence finale c'était le regard du réalisateur sur son film.

 

Le dernier film qu'on a vu de vous et qui sort cet automne c'est « Madame Bovary » de Sophie Barthes et là on est loin de l'électroacoustique...

E : Dans chaque film on apporte une musique différente. Lorsque vous voyez « L'Envahisseur » de Nicolas Provost dont la musique a été primée au Festival de Flandre-Gand, c'est une musique très électronique, plus proche de « L'Homme qui Voulait Vivre sa Vie ». C'est une musique qu'on aime bien faire. Mais on voyage dans plein de styles. « Madame Bovary » c'est un retour vers une musique plus classique.

 

https://www.youtube.com/watch?v=wAjs65YQ0BI

 

Qu'est-ce que Sophie Barthes vous a demandé ?

E : Elle ne m'a rien demandé de particulier, c'était de jouer avec les codes de la musique classique sans faire du pastiche de la musique de l'époque, Schubert ou Schumann. Il y a un piano très présent, il y a des musiques très complexes qui prennent des notions de jazz, des musiques très contemporaines. C'est une musique classique revisitée. Madame Bovary joue du piano, donc on a fait une musique autour du piano avec des chœurs enregistrés à Saint Petersbourg. Il y a des harmoniques de cordes bizarres.

 

Là vous avez travaillé tous les deux?

E : Non, parce que c'était un univers que je savais faire, c'était une approche assez épurée. Je voulais faire des choses plus décalées, mais le film est assez classique.

 

C'est le moins qu'on puisse dire 

E : C'est aussi son défaut, on n'a pas pu aller avec la musique aussi loin qu'on aurait voulu au départ, parce qu'on s'est rendu compte que si on apportait quelques musiques trop contemporaines les deux éléments ne marcheraient plus ensemble.

 

Mais elle avait quand même des idées non ?

E : Elle n'avait pas d'idées très précises, elle aurait voulu une musique à la Desplat, pseudo romantique. On a fait des essais, on est allé vers un romantisme minimaliste. Je pense qu'elle a apporté une émotion. Avec Sacha, faire des films historiques ou d'époque ça nous intéresse pas plus que cela.

 

Alors quel est le dernier film où vous êtes contents de ce que vous avez fait ?

E : Je pense que « La Famille Bélier » est une BO dont on est très contents, aussi bien au sujet des arrangements de Sardou que de la couleur qu'on a apportée, on a essayé des choses plus décalée, que ce qui se fait dans la comédie, avec un monde sonore assez métallique et on est assez fiers d'avoir pu faire cela.

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=sxMIylOoBaU&list=PLDSPZsHPNqCEPyaLINj67mxrKEso7s5lF

 

Vous oubliez une musique que je trouve superbe pour un film qui n'a pas bien marché, c'est « La Résistance de l'Air » de Fred Grivois. On l'écoute avec beaucoup de plaisir en CD. Que pensez-vous d'écouter la musique ainsi.

E : On se pose la question...

S : C'est toujours amusant de savoir qu'elle a une vie propre.

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=4ulV82vO35k&list=PLSLN5gEzR2h4ETlRd6e7JON62WXWByy0j

 

Vous écoutez bien Morricone, Rota, Hermann ?

E : Oui mais ce sont des musiques beaucoup plus thématiques. Avec une musique électro, atmosphérique, comme pas mal de musiques de « La Résistance de l'Air » on se pose la question de savoir si c'est intéressant de faire un disque.

 

Quand vous faite un disque, vous retravaillez la BO ?

E : On remixe un peu, on choisit les morceaux, on fait du montage, on ne met pas tous les morceaux.

 

C'est une demande des boîtes de distribution, de production ?

E : Parfois c'est nous qui faisons la proposition. On essaye de faire un disque le plus attrayant possible. Mais en général c'est la production. Pour « Madame Bovary » on le sort en digital parce que la distribution est trop petite.

 

Et en ce moment sur quo  travaillez-vous?

E : Sur une série pour Canal + qui s'appelle « Le Baron Noir », sur la politique. C'est la production qui nous a contacté par le biais d'une music supervisor :  c'est le réalisateur Libanais Ziad Doueiri, qui avait fait « L'Attentat », qui réalise ; il est très travailleur. On commence aussi à écrire pour Barry Sonnenfeld, le réalisateur de « Man In Black » et « La Famille Adams »

 

Comment cela se fait-il qu'on vous connaisse Outre Atlantique ?

E : C'est la musique ; sans prétention aucune. Il y a des gens qui nous ont contactés parce qu'ils avaient entendu notre musique, à la différence de la France où c'est quelqu'un qui connait quelqu'un qui…

 

Connaissez-vous beaucoup de réalisateurs qui connaissent la musique ?

E : Lartigau est quelqu'un qui a une grande connaissance musicale, on s'est mutuellement enrichi musicalement, c'est pour cela qu'on a pu aller assez loin en composant pour lui. Sur « La Famille Bélier », par exemple. Quand les gens écoutent la BO, ils sont surpris par l'originalité. Avec un autre réalisateur on aurait composé une musique beaucoup plus classique, plus gnan gnan. Lui il a une vraie oreille. Fred Grivois a sur son iPod un nombre incalculable de musiques de film. Donc des États-Unis on a reçu des mails qui nous disaient : on adore votre musique, on aimerait travailler avec vous. Par exemple, on a fait une musique pour Courtney Hunt, la réalisatrice de « Frozen River ». Le film s'appelle « The Whole Thruth » avec Keanu Reeves. On est très fiers de la musique. Le film de Barry Sonnenfeld est produit par Europacorp. C'est un film totalement américain avec Kevin Spacey  et Christopher Walken, et c'est grâce à la fidélité du supervisor d'Europa, Alexandre Mahout.

 

 

Et Sacha quand vous ne composez pas que faites–vous ?

S : Je réponds à des interviews !