« Chut On Vous Écoute », leur boîte de production, est dans un petit immeuble sympathique au bout d'une rue calme du XIXème arrondissement de Paris. C'est Nicolas Duperron, l'un du trio, qui me reçoit. « De la fusion entre deux mondes, la musique et la communication. De l'idée simple que la musique, utilisée de manière créative et réfléchie, est un formidable instrument pour faire rêver et démultiplier la portée d'un message, d'une image, d'une marque. » Tel est leur credo. On sent qu'ils ont fait des études de marketing ces jeunes gens ! C'est moi qui suis venu écouter les lauréats 2012…

 

 

Quelle est l'origine de votre inscription au concours ATA ?

On est trois, Arnaud, Benjamin et moi-même Nicolas. En 2010, on décide de se lancer dans une structure de composition à l'image. On voulait au départ travailler dans le monde de la pub, aucun de nous trois avait un parcours de musicien classique. Benjamin, enfant a fait un peu de piano au conservatoire, mais en est sorti assez vite. Arnaud et moi, nous sommes guitaristes autodidactes mais de petit niveau.

 

Êtes-vous des provinciaux ?

Oui, Arnaud et Benjamin sont d'Annecy et moi-même d'Alençon. J'ai fait mes études  à Grenoble et j'ai rencontré Arnaud à Annecy dans le cadre de mes études de communication et marketing ; rien à voir avec la musique. On se posait pas mal de questions une fois sortis de nos études et le soir on faisait de la musique, on jammait, on avait chacun un groupe, on s'éclatait en tant qu'amateur et on cherchait des débouchés professionnels mais qui n'avaient aucun lien avec la musique. L'idée était de travailler. Après plusieurs années de divagation, de boulots divers et variés pas très excitants, pas très stimulants et surtout artistiquement très pauvres, à un moment on s'est retrouvé tous les trois autour d'un projet qui était de mettre la musique au cœur de nos vies, de composer de la musique à l'image.

 

Et l'ATA dans tout cela ?

Je vais revenir en arrière avant de vous répondre sur le projet ATA. A la fin de leurs études Arnaud et Benjamin sont partis faire un tour du monde avec leurs instruments en camion accompagnés par Pierrot un copain illustrateur qui a dessiné des carnets de voyage. Ils sont partis rencontrer des musiciens en Europe de l'Est et ensuite Afrique. Ils sont rentrés déphasés mais plus riches culturellement. Leur copain dessinateur était plus intégré professionnellement et a retrouvé du travail assez vite dans son réseau de dessinateur. Il a fait des dessins animés pour Rossignol qui fait des équipements pour les sports d'hiver. Il avait besoin de musique et donc a appelé ses copains. Ils n'avaient jamais touché à de la musique assistée par ordinateur. Ils se sont plongés dans ces instruments et ont composé quatre musiques. En écoutant leurs musiques je leur ai dis : qu'est ce qu'on attend pour monter une structure ? On était fin 2008. En 2009, on continue à réfléchir  sur le projet, on travaillait chacun dans nos métiers respectifs, et en 2010 on décide de monter « Chute on vous écoute » avec comme objectif de faire de la composition musicale pour l'image. Cela a pris encore pas mal de temps. On était tous les trois à Paris, Arnaud et Benjamin se sont mis à mieux se former sur la composition de musique assistée par ordinateur et fin 2010 on quitte nos jobs et on met toute notre énergie pour notre projet.

 

L'organisation est simple : Arnaud et Benjamin composent et moi je cherche des films. Dans mes recherches je tombe sur les Audi Talents Awards : c'était exactement ce que nous cherchions. On se met au travail, mais dans mon excitation je n'avais pas vu que la date limite était le lendemain ! Douche froide, on a mis un mois à s'en remettre. On s'est alors promis de s'y présenter l'année suivante ! On a dû être les premiers à s'inscrire. Pendant huit mois j'ai décroché mon téléphone pour trouver des projets, on ne connaissait personne. Pour se faire connaître on prenait des pubs et on changeait la musique, une manière de faire connaître notre travail. Nos amis et familles avaient permis de faire trois vrais projets. La chance a voulu que j'ai vu un film de Guilhem Machenaud de Capsus, qui partage nos locaux aujourd'hui, dont les crédits musicaux étaient de la musique au mètre. Je le contacte et presqu'aussitôt il me rappelle parce qu'il était en galère sur la musique. Il avait signé des films pour une marque du groupe Décathlon et personne ne s'était inquiété pour la musique au niveau budgétaire et lui n'avait pas le temps de s'en occuper. On rencontre le patron et en juin 2011, il nous offre 1000 euros pour qu'on fasse les musiques ! C'était pas grand chose mais on était ravis. On avait 5 films à faire. Surtout il nous a fait le chèque rapidement. Le premier film marcha bien et cette jeune personne qui avait le même âge que nous, la trentaine, s'est vu propulsée directeur de Quechua, une importante marque du groupe. En septembre, il a organisé un atelier pour repenser la communication de Quechua avec l'agence Fred & Farid. Il nous a proposé de nous occuper du son. Fin 2011 on avait à créer l'identité sonore de Quechua et d'autres musiques. On avait toujours dans la tête de nous présenter aux ATA mais on était submergé de boulot ! On a réussi à temporiser avec Quechua pour participer au concours Audi. On s'est gardé une dizaine de jours pour composer la musique des deux films. On n'a fait la musique en mode commando !

 

Qui était dans le jury à cette époque ?

Il y avait Ludovic Bource, le compositeur de The Artist, il avait eu un parcours parallèle au nôtre. Il y avait Catherine Serre, la responsable de la musique de Studio Canal…

 

Est-ce que de gagner ce prix cala été un plus pour vous ?

Complètement, à plusieurs niveaux : d'abord la reconnaissance du milieu, il y a plus de deux cents candidatures chaque année, il y a une vraie diversité, il y avait quatre finalistes avec beaucoup de talent ; ensuite pendant un an on a travaillé pour Audi, on a eu de la chance parce qu'il y a eu deux beaux projets télé, un entre autres où la France avait l'exclusivité via Fred & Farid qui était l'agence d'Audi à l'époque.

 

Vous connaissiez déjà l'agence ?

Oui mais cela n'avait rien à voir avec les ATA. C'est un programme autonome, mais ensuite elle doit travailler avec les lauréats. Audi prend de sacrés risques en imposant des jeunes avec si peu d'expérience dans le métier. Avec l'agence, comme on les connaissait, il n'y a pas eu de problème, mais avec la boîte de production et le réalisateur anglais, cela a été plus compliqué.

 

Vous devez composer une œuvre musicale aussi ?

Au sein du budget ATA il y a une part de composition personnelle. Arnaud et Benjamin ont monté un groupe, composé quatre titres et tourné un clip. Ce sont nos amis de Capsus qui l'ont réalisé, une histoire donc d'amitié et de famille.

 

D'autres portes se sont ouvertes ?

Effectivement, c'est un passeport incroyable.

 

Et désirez-vous vous frotter à la fiction ?

On a monté cette structure pour vivre de notre passion. La forme importait peu, l'idée c'était de faire de la musique. La manière d'en vivre la plus simple c'était de faire de la pub ; c'est moins engageant et il y a plus d'argent. Nos parcours professionnels étaient très liés aux marques, on aime ce rapport. Maintenant que notre projet s'est développé, a mûri, est assez solide, on commence à regarder vers le monde de la fiction et on a toujours à l'esprit la musique pour le groupe où il y a une forme de liberté.

 

Avez-vous démarché dans ce sens ?

Oui, on a rencontré Alexandre Mahout d'Europa Corp avec qui on a eu un bon contact. Grâce aux ATA on a eu un bon contact avec Catherine Serre. Très récemment Audi fait rencontrer les lauréats et on est en contact avec les réalisatrices qui ont gagné le concours.

 

Aujourd'hui il y a une grande mode sur la musique assistée par ordinateur, la musique électronique. Face à cette technicité, comment être original ? Elle est quand même assez passe partout, à mon avis...

Vaste débat ! Il y a une part de culture et d'habitude, qui fait que nous avons commencé à travailler sur ce type de technique, de composition. Si on prend Atticus Ross et Trent Reznor et quelqu'un qui compose pour la fiction comme Social Network, il y a une vraie personnalité, une vraie couleur et pourtant c'est de la musique de synthèse construite à partir de nappes, de machines, mais qui va être hybridée avec de l'instrumental, de l'orchestral parfois, des instruments acoustiques, du piano, du violoncelle. Pour moi, la richesse, la singularité viennent de cette hybridation à piocher des outils, des instruments.

 

Il y a un moment où en musique il faut plus que de savoir se servir d'une machine : connaître peut-être aussi l'orchestration, l'harmonie, non ?

On est très à l'aise avec notre parcours. Ce qui est excitant c'est qu'on sait que nous avons devant nous une vie d'apprentissage et que toutes les rencontres avec un orchestrateur, avec des arrangeurs, des ingénieurs du son ne peuvent qu'être bénéfiques. Par exemple, si on a un morceau avec du violoncelle, on fait une maquette et on fait venir un vrai instrumentiste pour qu'il collabore à l'écriture, car personne ici ne connaît cet instrument.

 

Quelles ont été vos influences musicales à tous les trois ?

Nos goûts se recroisent pas mal avec chacun ses limites. Ce qu'on apprécie c'est la musique électro acoustique avec du chant, des musiques comme Sigur Rós par exemple, c'est à dire des nappes, souvent des synthés, qui vont amener de la matière, des instruments nobles et un chant qui amènera une mélodie, de l'humain. C'est un combo qui nous plaît bien. Moi plus que les autres j'écoutais du blues, du rock, et puis les déclinaisons de pop anglaise, puis le grunge. J'avais un frère qui était très Métal, j'étais plus dans du rock un peu plus rugueux et puis je suis allé vers Nirvana et les descendants. Ben, pianiste à la base, est orienté plus jazz, salsa, musique latino américaine, bossa nova. On a pas mal développé guitare voix dans nos parcours professionnels, puis il y a des musiques plus électro à la James Blake, Son Lux, pour aller jusqu'à Gesaffelstein ; mais lui ce n'est pas ce qu'on écoute en rentrant chez soi. On reconnaît qu'il y a une énergie folle, c'est puissant c'est dur. Par rapport à l'image on peut y trouver des échos assez sympathiques pour des univers durs, noirs auxquels on est très réceptifs aujourd'hui.

 

En résumé, au début, aucun de vous ne pensait faire de la musique à l'image ?

Non, c'est venu par hasard, c'est le destin !

 

Aujourd'hui vous travaillez sur quoi ?

En ce moment on travaille pour une pub pour Mobalpa avec de la musique hawaïenne. On a acheté une lap steel, on a fait venir un guitariste qui sait en jouer. On a pensé tout de suite à The Desendants, le film avec Georges Clooney. Sur un projet comme cela on s'enrichit musicalement alors que c'était loin de notre culture. On travaille aussi sur la nouvelle identité de Leroy Merlin, cela fait deux ans qu'on est dessus

 

Bon courage alors !