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Catégorie : ENTRETIENS

Frédéric Porte, la quarantaine passée, compositeur prolixe pour la télévision, s’est fait connaître à travers les feuilletons de l’été de TF1, tels que « Zodiac »,  « Dolmen », « Mystère », et des séries comme « Le Juge est une Femme », « Avocat & Associés », « Les Cordier », « Femme de Loi », et plus récemment « Camping Paradis »…Il a à son actif plus de 700 partitions. Curieusement, ses musiques ne peuvent être écoutées indépendamment de l’image. Il est donc impossible d’apprécier sa musique dans sa plénitude.

 

 

Quel est votre parcours initial ?

 

Tout simple, le bac puis le conservatoire de Versailles, en classe d’écriture, avec la compositrice, ancienne élève de Messiaen, Solange Ancona.

 

Votre père vous a-t-il influencé ?

 

Non. Bien sûr, j’ai baigné dans la musique mais c’est le dessin, l’huile, le fusain qui m’intéressaient. Après j’ai fait de la musique. Jeune, je voulais faire de la musique de séries télé, je ne sais pas pourquoi, je devais être visionnaire. Mon père était musicien mais pas dans la musique de films, bien qu’il en a fait quelques unes.

 

Que regardiez-vous pour avoir eu cette envie ?

 

Je ne pourrais répondre mais j’aimais bien cette idée de suivre pendant des années les mêmes comédiens. Après j’ai eu la chance de le vivre.

 

Quelles séries regardiez-vous ?

 

Les séries américaines style « Manix, » « Les Mystères de l’Ouest », « Cosmos 1999 »,

 

Quelle fut votre première musique ?

 

J’ai fait quelques courts-métrages pour les gens de l’HIDEC, j’ai fait des musiques pour les répondeurs. Mon premier truc important c’était un pilote pour un soap opéra, une série australienne qui s’appelait « Un héritage », mais qui n’a jamais été acheté en France. Après, j’ai composé la musique d’un film «  Entraînement du champion avant la course » de Bernard Fabre, qui a été présenté à Cannes en 91, et puis j’ai rencontré une productrice qui a voulu renouveler ses équipes. J’ai fait des maquettes et j’ai démarré avec elle. Contente de mon boulot elle m’a présenté à des producteurs, des réalisateurs. J’ai ainsi débuté dans les années 93/94 et par eux j’ai fait des coproductions internationales avec Warner Télévision, sur deux séries américaines. Parallèlement, je suis entré dans la série télé française avec les « Cordiers »…

 

On ne sort pas les musiques des séries françaises en CD ou en téléchargement : comment l'expliquez-vous ?

 

Je pense qu’en France on n’écoute pas autant la musique que dans les autres pays. Le easy listening a débuté très tard en France alors qu’à l’étranger il était partout et même avec des compositeurs français. Paul Mauriat par exemple. Vladimir Cosma vend aussi beaucoup à l’étranger. Je pense que c’est culturel. En France les gens ne chantent pas dans les bars comme en Irlande par exemple. J’ai travaillé avec des producteurs français qui me disaient que la musique ce n’était pas trop leur truc, ils étaient plus littéraires. J’ai eu la chance de bosser avec des producteurs américains pendant plusieurs années, ils savaient tous jouer d’un instrument. La culture musicale, ça commence à l’école, à l’université. Les écoles, à l’étranger, ont souvent leur orchestre. Donc si le public est limité, les maisons de disques ne vont pas faire l’effort de sortir un CD, même si le feuilleton a cartonné.

 

On ne trouve nulle part vos musiques ?

 

Exact, le seul truc qui était sorti c’est « Dolmen » parce que le producteur de Marathon aime la musique.

 

http://www.dailymotion.com/video/x5i4q1_dolmen-generique_shortfilms

 

Vous avez beaucoup travaillé pour Takis Candilis ?

 

J’ai rencontré chez Dune production le réalisateur Claude Michel Rome pour une série qui s’appelle « Le Grand Patron ». J’avais fait un thème irlandais qui n’a rien à voir avec « Dolmen », un thème anodin qui a plu au bras droit de Takis et c’est ainsi que j’ai fait sa connaissance. Takis Candilis est assez famille, il est sensible à la musique, on s’est bien entendu et on a pas mal travaillé ensemble. Il a une vraie culture musicale. Pascal Breton chez Marathon lui aussi avait de l’oreille. C’est avec lui que j’ai fait « Dolmen ». Ils sont assez rares les producteurs qui sont sensibles ainsi à la musique.

 

Aujourd’hui sur quelles séries travaillez-vous ?

 

Je continue « Camping Paradis », « Commissaire Magellan » sur F3, « Mes Amis Mes Amours Mes Emmerdes » sur TF1. J’aime retrouver les séries où on a mis son empreinte, j’y reviens avec plaisir. Changer d’univers ça me plaît. J’avoue que j’ai un grand faible pour les comédies. J’ai fait beaucoup de polar mais la comédie c’est ce que je préfère. Quand j’étais plus jeune j’étais un fan de Cosma.

 

Vous écoutez ce que font les compositeurs des séries américaines aujourd’hui ?

 

J’écoute beaucoup de musiques pour m’informer, mais ce n’est pas là que je vais trouver des idées. J’écoute pour une approche professionnelle plus que pour le plaisir. Pour le plaisir je préfère écouter de la musique classique comme Elgar, Brahms, les post romantiques. Ce sont des compositeurs qui me nourrissent énormément. Ce qu’on entend à l’heure actuelle par rapport à une trentaine d’année c’est une musique totalement uniformisée. Ce n’est pas la faute des compositeurs, c’est ce qu’on leur demande. Je vous mets au défi de reconnaître Desplat et un musicien américain sur un film concurrent. Moi je ne le reconnais pas. Entre Cosma et Legrand, oui je peux le faire. On pouvait faire la différence entre Delerue et Roubaix. Même Sarde qui a été décrié, a fait dans les années soixante dix de très belles musiques. J’espère que cette uniformisation va s’arrêter. On a besoin de diversité. Dans les séries américaines ou françaises on a beaucoup de nappes, une musique très discrète. Le problème des chaînes c’est qu’elles sont devenues schizophrènes, elles croient connaître leur public. Or personne connaît son public. Elles ont peur, c’est le symptôme des chaînes en déclin. Je le vois dans l’élaboration de certaines comédies, c’est tellement édulcoré que le scénario n’est plus drôle. Même moi je suis contraint de faire de la musique un peu tiède. En ce moment je termine un épisode pour la série « Meurtre A », pour FR3. Le concept est assez génial, crée par Anne Holmes qui dirige la fiction sur FR3. Avec Claude Michel Rome on a démarré un film de la collection de manière assez violente et FR3 nous a dit attention c’est peut être trop violent pour notre public ; ce qui n’est pas critiquable de leur part. Mais nous on tente des choses. Moi je me souviens d’avoir travaillé avec un réalisateur très bien, Philippe Triboit, qui m’a dit sur « Avocat et Associés »  : « tentons de faire un peu de contrebande et allons plus loin que ce que les chaînes nous demandent. On aura amené un peu quelque chose de plus, quitte à reculer ensuite ». Moi je continue de faire ça toujours. Si on écoute les conseillers de programmes, ils ont trop peur pour changer quoique ce soit.

 

Ils manquent de culture ?

 

Quand j’ai débuté chez TF1 j’étais jeune, j’ai commencé sur les « Cordier ». J’allais aux réunions, c’était convivial avec des pots quand un film faisait une bonne audience, tout le monde était invité, là on avait de vraies discussions artistiques, les gens avaient une vraie culture du métier. Celui qui a succédé à Takis, c’était un DRH de chez Bouygues, un monsieur très bien. Mais on aurait aimé que la télévision soit produite par des gens du métier. Je ne porte pas de jugement sur les personnes, ce sont des gens très intelligents mais qui ne font pas le même métier. Un jour Takis me dit : va voir Lombardini, un type superbement intelligent qui est maintenant directeur général de Free. C’était assez surprenant de discuter de la nature du générique, de savoir si on écrivait ou pas une chanson avec un type qui sortait de Centrale ou de Polytechnique, c’était assez étonnant quoi ! Cela change l’approche du métier

 

Maintenant que vous approchez la cinquantaine, avez-vous de bons souvenirs ?

 

Je me suis beaucoup amusé sur les séries d’été, beaucoup sur « Zodiac », « Dolmen », c’était avec un réalisateur avec qui je travaille depuis plus de vingt ans, Claude Michel Rome. TF1 a essayé de lui faire changer de compositeur. Il n’avait rien à me reprocher mais il voulait du changement. Claude Michel ne voyait pas pourquoi il allait changer pour changer. On forme un couple, on se comprend sans avoir besoin de se parler. Travailler ainsi permet de ne pas faire d’erreur.

 

Après 750 œuvres déposées, trouve-t-on encore l’énergie pour se renouveler ?

 

Moins de plaisir peut-être, mais quand vous avez la chance qu’on continue à vous appeler, on ne va pas refuser. C’est une chance énorme, moi je suis boulimique de boulot. Tant que j’ai plus de plaisir que de contrainte je continue. Mais c’est vrai qu’il y a plus de contraintes que de plaisir aujourd’hui. Je ne me voyais pas faire quand même le 250ème « Cordier ».