Jean-Michel Bernard obtient ses premiers prix de musique classique au Conservatoire de Paris à 14 ans et interprète parallèlement du jazz. Sa carrière de compositeur commence à 16 ans avec le dessin animé, puis il travaille avec Claude Villers à France Inter pendant 10 ans. Il collabore, entre autres, avec des réalisateurs tels que Claude Chabrol (« Jours Tranquilles à Clichy », « Madame Bovary »), Roland Joffé (« Vatel »), François Dupeyron (« La Chambre des Officiers »).

 

Sa collaboration avec le cinéma prend de l’ampleur avec le réalisateur Michel Gondry. En 2007, il est nommé pour « La Science des Rêves » au World Soundtrack Awards et remporte le prix France Musique / UCMF au Festival de Cannes. Les compositions s’enchaînent avec des réalisateurs comme Éric Besnard, Éric Lavaine, Anne Giafferi, Martin Scorsese, Fanny Ardant… Fin mars 2014  il sera l'invité du Festival international de la musique de film d'Aubagne où il animera une Master Classe. « Love Punch » de Joël Hopkins, avec Pierce Brosnan et Emma Thompson, et une musique de Jean-Michel Bernard, sort prochainement sur les écrans français.

 

Quelle est l’importance du jazz dans votre vie ?

C’est primordial. J’ai découvert le jazz pratiquement à la naissance. A deux ans je pianotais, je transcrivais ce que j’entendais avec mes petites mains. Comme mon père était pianiste amateur et jouait du jazz, et que mon frère jouait également du piano et du jazz, c’est une musique qui m’a attiré l’oreille. J’ai commencé tout de suite par les basiques, les racines du jazz, Fats Waller, Errol Garner, James P. Johnson, Willie Smith… J’étais interpelé par son rythme, sa richesse harmonique. C’est une musique qui a toujours vécu avec moi, même au conservatoire. J’ai eu des profs qui acceptaient que la veille de venir aux cours je fasse le bœuf dans un club de jazz. Heureusement que j’ai eu des profs comme çà. Même si j’ai fait des études classiques le jazz est ma priorité.

Est-ce qu’il vous sert dans vos compositions ?

Non, à par dans les comédies où on retrouve une connotation un peu jazzy ; mais la plupart du temps il faut que je me fasse violence pour ne pas faire quelquefois des accords compliqués.

Pourtant, il y a une coloration jazzy dans votre collaboration pour « The Love Punch », le film de Joel Hopkins ?

Oui, Jazz funky dirait-on, qui s’approche plus du score de « Cash » par exemple. C’est une musique plus à l’ancienne, dans l’esprit de Mancini, en plus funky, avec un mélange d’orchestre plus traditionnel.

Comment avez-vous pu approcher ces réalisateurs étrangers ?

J’ai un agent à Los Angeles, et pour Hopkins je l’avais rencontré pour son film précédent qui ne s’est pas fait, et là on s’est retrouvé. Le réalisateur a voulu une musique qui soit basée sur l’orgue Hammond, et que cet instrument soit très présent. Il ne pensait pas que j’étais la bonne personne car il avait vu « La Science des Rêves » dont la musique n’avait rien à voir avec celle qu’il désirait. Je lui ai dit que j’avais accompagné Ray Charles et que j’étais à même de lui proposer quelques musiques qui se tiennent. Alors on a travaillé ensemble.

Quelle fut votre collaboration avec Ray Charles ?

Je l’ai accompagné au festival de San Rémo, j’ai dirigé l’orchestre de la RAI. J’ai fait des orchestrations, puis ensuite j’ai joué avec lui en petite formation et j’ai fait son dernier enregistrement en direct, en Australie, au festival de Melbourne en 2003, lequel n’est toujours pas sorti. Ray était en très grande forme, c’est un album magnifique.

Comment avez-vous pu travailler avec Scorsese ?

Toujours par les États-Unis, par mon agent et par un music supervisor avec qui j’avais travaillé par le passé. Sur « Hugo Cabret » je ne suis que musicien complémentaire, c’est Howard Shore qui a fait le score. J’ai fait toutes les musiques additionnelles. Comme il y avait une grande partie française, toute une musique devait être dans un esprit français.  Mais même une petite participation dans un film comme celui-ci vaut plus qu’un film complet ailleurs. Scorsese avait des demandes extrêmement précises. Notamment, il fallait réenregistrer une chanson très connue « Si tu veux Marguerite », et on l’a enregistrée dans les conditions de l’époque. Il m’avait demandé de regarder un vieux film où l’on chantait pour que je retrouve la même couleur.

Parlez-moi de votre collaboration avec Fanny Ardant ?

Je l’ai rencontrée parce que nous étions tous les deux dans la même agence chez VMA. Elle cherchait un compositeur pour son court-métrage « Chimères Absentes ». On s’est très bien entendu, puis naturellement elle m’a appelé pour son long-métrage qui vient de sortir : « Cadences Obstinées ». Elle a une grande culture classique et comme la plupart des réalisateurs, elle avait certaines idées… Au départ elle voulait plus du sound design, des bruits de chantiers, puisqu’une grande partie du film se passe sur un chantier. Finalement, je lui ai proposée quelque chose qui est extrêmement éloigné : une aria non chantée. Cela peut paraître paradoxal pour une aria. Il y a des orchestrations qui évoluent au cours du film, des musiques avec des pianos préparés, des cymbalums mélangés et du doudouk. Il y a une vraie partition écrite pour cet instrument, comme si c’était une flûte traversière. On a utilisé plusieurs doudouks car chacun a une tonalité particulière. Cet instrument ne peut pas faire toutes les notes, donc il y a eu un gros travail pour pouvoir jouer la partition. On n’a pas utilisé le doudouk comme un instrument ethnique.

Faites-vous tous vos arrangements ?

Oui, totalement, je joue les claviers, je dirige, je fais tout à la main, à l’ancienne comme on dit. Je pense qu’il y a une grande partie créative dans l’orchestration au même titre que la création mélodique. De toute façon, comme mon ami Bruno Coulais, ou Philippe Rombi, nous avons tous la même vision : l’orchestration est aussi importante que  la mélodie. Dans l’absolu ce serait bien que chaque compositeur soit capable de le faire, mais ce n’est pas le cas. Bon, chacun fait ce qu’il peut. Vous avez des gens comme Francis Lai qui est un mélodiste incroyable et qui travaille avec un orchestrateur tel que Christian Gaubert, mais qui ne cherche pas à être un autre et qui n’essaye pas de faire croire qu’il fait les arrangements.

Vous avez travaillé aussi avec Anne Giafferi ?

Oui, j’aime beaucoup son univers. J’ai fait son premier film « Qui a Envie d’être Aimé ». Son dernier film, « Des Frères et des Sœurs », a obtenu le premier prix au festival de La Rochelle. C’est un téléfilm qui va bientôt être diffusé. Elle est la créatrice de « Fais pas-ci Fais pas ça ».

Est-ce qu’il y a un style Bernard ?

Il paraît ! Ce qui me représenterait le mieux à ce jour, et ce qui a décidé ma direction définitive pour l’image, c’est « La Science Des Rêves » évidemment. « Cadences Obstinées » est plus dans ma veine que « Cash » qui est un peu du savoir faire. Quand vous avez des metteurs en scène créatifs vous pouvez vous permettre d’aller plus loin. Michel Gondry est parfait pour ça.

Avec Gondry c’est  étonnant je suppose ?

Oui, c’est le mot juste. Gondry est quelqu’un qui n’a pas de barrière artistique, au contraire. Il a cette phrase : apprendre à désapprendre ! Il vous demande quelque chose, vous pensez que ce n’est pas faisable, il va vous demander pourquoi, il va vous mettre un doute, vous allez y réfléchir, puis vous vous dite : peut-être que cela va être possible, et finalement vous le faites. Il peut très bien vous demander de jouer votre mélodie à l’envers par exemple.

Comment travaille–t-on avec lui. Vous écrivez en amont ?

Tout dépend. Sur « La Science des Rêves » tous les thèmes étaient écrits avant le début du film, Pour « Soyez Sympas Rembobinez » c’était après, à part le thème principal. A chaque film on remet le compteur à zéro. Dans « Soyez Sympas Rembobinez » il y avait trois scores en un. Il y avait toute la partie pianistique avec des standards que j’ai enregistrés, il y avait une partie plus rythm and blues enregistrée en petite formation à New York et puis il y avait le score traditionnel avec orchestre pour accompagner certaines parties du film. Il y a de l’humour et de la tendresse dans cette musique par rapport à l’histoire et par rapport aux personnages.

Vous allez faire une Master Classe à la fin du mois à Aubagne. En quoi cela consiste ?

Une Master Classe, c’est une classe pour des gens qui ont un certain niveau musical dans la composition et qui aimeraient se diriger vers la filière audiovisuelle. On leur explique notre expérience, comment on conçoit la musique de film. Par exemple, à Aubagne, il y aura un travail pendant une dizaine de jour pour mettre en musique des extraits de film. Ils seront joués en concert le dernier jour du festival. La grande différence cette année c’est qu’on va faire la première de l’album que j’ai conçu « Jazz for Dogs », qui va sortir au mois de mai. Les musiciens qui ont participé à cet album, et qui ne sont pas des moindres, vont jouer à ce concert et aussi interpréter la musique de ces jeunes compositeurs. Il y aura un plateau exceptionnel avec Laurent Korcia,  Bruno Coulais et d’autres.

Parlez-moi de cet album.

« Jazz For Dogs » est un album concept que j’avais commencé à travailler avec ma femme Kimiko Ono, céramiste et chanteuse ; mais chanteuse seulement dans les films que j’ai fait, « La Science Des Rêves », où elle a écrit les paroles, « Cash », « Qui a envie d’être aimé », «The Love Punch ». Les textes expriment l’état d’âme des chiens par rapport à la vie de tous les jours ; ça s’approche beaucoup des humains d’ailleurs. Au début on expliquait que c'était un disque que vous mettez à votre chien quand vous le laissez au lieu de mettre la radio avec des programmes généralistes. C’est un disque qui leur est adapté. C’est de l’humour bien sûr. Vous avez un titre qui s’appelle « The Leash », la laisse, donc ça parle de ses sentiments lorsqu’on sort le promener. Il y a aussi un texte sur les chiens noirs euthanasiés. On a tendance à euthanasier les grands chiens noirs ! La musique de ce morceau a été écrite par Bruno Coulais. Il y a énormément de gens qui ont participé : Fanny Ardant a écrit « Ode to a Dog », Francis Lai, Laurent Korcia ont aussi participé, Michel Gondry a conçu la pochette et joue de la batterie. C’est un album de style pop anglaise, dans la mouvance des Beatles, proche de la musique de cinéma.

Pour revenir au jazz, vous aimeriez faire une composition de jazz pour un film ?

J’aimerais bien, mais c’est assez rare qu’on vous le propose. Dans la mentalité générale, dès que vous avez du jazz ça fait automatiquement musique d’ascenseur ou polar. Tous les films des années cinquante ou  soixante, en France, étaient inspirés du jazz. Le jazz fait peur parce que les réalisateurs ont tendance à penser que c’est une musique pour musicien.

Dans le panorama des compositeurs français de musique de film, oseriez-vous dire celui qui, selon vous, a le plus de talent ?

Sans hésiter c’est Bruno Coulais. Il est toujours là où on ne l’attend pas. Il n’y a qu’à écouter ce qu’il a fait récemment pour Benoît Jacquot dans « Au fond des Bois » et « Les Adieux à la Reine ».

Je me permets pour terminer cet entretien de citer ce qu’avait dit de vous Ray Charles en 2003 :

"Ray Charles : « I love him because he is better than me ! I told you the same thing about Oscar Peterson, I love true talent, this guy is a genius, in my mind…He’s incredible, he really is incredible, I enjoy just being around him, and you know, what I do when I have him on the show with me, I totally focus when he’s playing, on him, you know…"

http://www.youtube.com/watch?v=nBayfo2JNrY