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Catégorie : ENTRETIENS

Jean-Luc Godard vient de sortir «  Adieu au Langage »,  un film récompensé au dernier festival de Cannes avec un petit prix ; une récompense dont il n’a que faire. Un film de Godard ne laisse jamais indifférent. Ce qui nous intéresse ici, par rapport à ce réalisateur, c’est la manière dont il aborde les musiques dans ses films et s’il est possible de les écouter hors de leur contexte. Selon les époques, Godard a tenu des discours, comme il sait le faire, changeants, radicaux, paradoxaux. La musique de film ne veut rien dire pour lui. Ce qui existe c’est la bande sonore qui comprend les dialogues, les ambiances et la musique. Cette dernière peut être composée pour un film – c’est ce qu’il a fait à ses débuts - mais souvent elle est puisée dans la musique de répertoire – c’est ce qu’il a fait totalement par la suite. Dans son dernier film il a découpé la Septième Symphonie de Beethoven.

 

 

 

 

Pour ses premiers films, ceux des années soixante, il s’adressa à des compositeurs de musique de  film. Ils ont pour nom Solal, Delerue, Duhamel, Legrand, Misraki, Leroux, Arthuys. A ces musiques originales, il ajouta aussi des extraits d’œuvres classiques, principalement de Mozart et de Beethoven. 

 

 

 

Dans un entretien pour les Cahiers du Cinéma, dans « Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard » (1968), on lui pose la question sur l’utilisation de la musique de film originale. Il répond :

 

 

 

« Godard : Parce que je n’ai pas d’idées sur la musique ; J’ai toujours commandé à peu près la même musique à des musiciens différents. Ils ont tous composé une musique à peu près pareille, et je leur ai toujours demandé en gros ce qui s’appelle de la « musique de film ».

 

 

 

Les Cahiers : Si on l’écoutait sans voir le film… »

 

 

 

Godard : Elle ne vaudrait rien.

 

 

 

Les Cahiers : Pourtant vous avez travaillé avec un jeune musicien : Arthuys pour « Les Carabiniers »

 

 

 

Godard : C’était de la musique à l’envers, si l’on peut dire. J’ai dit à Arthuys : tâchons de faire la musique que pourrait imaginer Juross s’il  y avait des possibilités de musique dans la tête. C’est de la musique grossière, à l’envers, des cavernes. D’ailleurs, les trois quarts de mes films pourraient se passer de musique. J’en ai mis, mais s’il n’y en avait pas, le film ne serait pas différent. Dans « Alphaville », la musique semble être en contrepoint et même en contradiction avec l’image ; elle a un côté traditionnel, romance, que dément le monde d’Alpha60. C’est qu’elle est un des éléments du récit : elle évoque la vie, c’est la musique des mondes extérieurs, au lieu de les filmer, j’ai fait entendre leur musique. Ce sont des sons qui ont une valeur d’images. Je n’ai jamais utilisé la musique autrement. Elle joue le même rôle que le noir dans la peinture impressionniste.

 

 

 

Les Cahiers : Si la musique joue une rôle plus important, alors c’est le musicien qui doit faire le film ?

 

 

 

Godard : ….Je n’irai jamais demander à Stravinski de me faire de la musique d’accompagnement. Ce qu’il me faut, c’est du mauvais Stravinski, parce que si je prends du bon, tout ce que j’ai tourné ne sert plus à rien. C’est pour la même raison que je ne peux pas travailler avec un scénariste ; un musicien conçoit sa musique, et moi mon film avec mon monde de cinéma. L’un plus l’autre, je crois que c’est trop. La musique, pour moi, est un élément vivant, au même titre qu'une rue, que des autos. C’est une chose que je décris, une chose préexistante au film. »

 

 

 

La conception de Godard par rapport à la musique est qu’elle est un personnage entier. Il ira même jusqu’à ce que les musiciens soient directement filmés en train de la jouer comme dans « Prénom Carmen » avec le quatuor à cordes (l’Opus 132 de Beethoven) ou dans « Sauve qui peut la Vie »  avec la présence de tout un orchestre. Mais comme la plupart des réalisateurs, il est démuni face à une matière originale qu’il ne peut contrôler puisqu’elle est imaginée par un autre que lui. Il n’est pas le maître de cette substance artistique. On retrouve souvent ce complexe chez de nombreux metteurs en scène. Les compositeurs qui ont travaillé avec Godard parlent de cette incommunicabilité qu’ils ont ressentie face à lui. Est-ce pour cela qu’il utilise beaucoup de musique classique, qu’il coupe, découpe à sa guise ? Cette question ne lui a jamais été posée ?Godard aurait déclaré à Gabriel Yared, après sa collaboration sur « Sauve qui Peut La Vie », « Vous serez le dernier compositeur vivant à travailler sur mon film ». Il dit préférer les compositeurs morts. Avec ECM et pour « Nouvelle Vague » (1990) il emploie, entre autres compositeurs bien vivants à l’époque, Arvo Pärt, David Darling, Heinz Holliger, Werner Pirchner, Jean Schwartz, Paul Giger,… et par la suite il utilisera de nombreux compositeurs contemporains de la célèbre édition de Manfred Eicher (Kancheli, Kurtag, Bryars, Monpou…).

 

 

 

C’est à travers ses premiers films qu’il parle de ses goûts musicaux. Dans « A Bout de Souffle », Jean-Pierre Melville / Parvulesco, à la question : « Est-ce que vous aimez Brahms ? », il répond : Comme tout le monde pas du tout. - Et Chopin ?  - C’est dégueulasse ! »

 

 

 

Dans le « Le Petit Soldat » Anna Karina / Véronica propose des disques à Michel Subor / Bruno, le double de Godard, qui veut écouter de la musique. « Bach ce n’est plus l’heure, un Brandebourgeois à huit heures du matin c’est merveilleux …. Mozart, Beethoven, c’est trop tôt. Mozart c’est huit heures du soir, Beethoven, c’est de la musique profonde, c’est minuit…. ».

 

Dans « Pierrot le Fou », Ferdinand / Belmondo répond à Marianne / Karina que la musique passe après la littérature. Et un 45tours ne s’achète qu’après un achat de 50 livres !

 

Dans « Week End » dans la cour d’une ferme au cours d’une action culturelle au milieu d’ouvriers agricoles, avec un très long plan séquence à tour de vis multiple stupéfiant, qui dure plus de sept minutes, Godard filme Paul Gégaud, scénariste dandy, interprétant, la sonate « La Chasse » de Mozart sur un piano à queue tout en improvisant un texte incongru. Jean Yanne / Roland qui assiste à cette intervention, bâille à se décrocher la mâchoire.

 

Avant de connaître le catalogue de ECM, on ne peut pas dire que Godard sera très inventif dans ses choix musicaux du répertoire. Il emploie les « tubes » de ces musiciens : le Concerto pour clarinette de Mozart, la Passion selon Saint Mathieu de Bach ou les quatuors de Beethoven. Dans son dernier film « Adieu au langage », c’est la symphonie n°7 de Beethoven, archi utilisée au cinéma, qu’il triture, découpe, hache. C’est avec ce principe de transgression qu’il aime employer la musique. Tout n’est que découpage et assemblage de discontinuité. Ce qu’il fait avec la Septième, ou avec l’image, il n’ose pas le faire avec ses citations verbales. Pourquoi ?

 

 

 

Avant les années quatre-vingt, Godard a eu recours à des compositeurs de talent dont les musiques sont, pour certaines, devenues les plus connues du répertoire et qu’on aime écouter sur CD. En 1959, pour « À Bout de Souffle », Godard fait appel à un jeune futur grand pianiste de jazz, Martial Solal. C’est Jean-Pierre Melville qui l’a présenté au réalisateur : « C’était pour nous deux un premier vrai film. En projection de travail, je suis tombé sous le charme, et, en un sens, je suis resté plus réservé musicalement que lui dans la liberté du montage » (Martial Solal ; entretien réalisé par Francis Marmande, Le Monde 1er août 2002). La musique est enregistrée avec Roger Guérin et Pierre Gossez aux cuivres, Michel Hausser au vibraphone, Paul Rovère à la basse et Daniel Humair à la batterie. Après ce film Martial Solal a composé seulement pour quelques réalisateurs dont Melville, Cocteau, Becker, Molinaro, Carné et en 2000 pour le film « Les Acteurs » de Bertrand Blier. Sa rencontre avec Godard n’était qu’un accident et pourtant en écoutant une mesure de sa musique, on reconnaît celle de « A Bout de Souffle ». ( Entretien de Stéphane Lerouge du CD Martial Solal et Godard ). Pour « Les Mistons » François Truffaut avait pris comme compositeur Maurice Leroux, grand compositeur dodécaphoniste et chef d’orchestre reconnu. Leroux avait écrit la musique d’ « Amère Victoire » de Nicolas Ray et c’est pour cela que Godard a pris ce compositeur classique, en 1960, pour « Le Petit Soldat ».

 

 

 

En 1961, Michel Legrand, compositeur de la Nouvelle Vague, s’est essayé à la comédie musicale avec « Une Femme est Une Femme », quatre ans avant « Les Parapluies de Cherbourg » de Jacques Demy. Il fera plusieurs films pour Godard dont « Vivre sa Vie » et « Bande à Part ». « J’admirais l’homme Godard, son audace, sa manière de faire œuvre de révolution. Il cassait les règles pour en inventer de nouvelles…Le rêve de Demy, celui d’un cinéma en chansons et en couleurs, je l’ai d’abord caressé avec Godard dans une « Femme est Une Femme ». Mais curieusement, le film est devenu une comédie musicale à postériori. Devant le premier montage, je lui ai soufflé : « sans le savoir, tu as tourné un musical. Si tu es d’accord, je vais glisser de la musique partout, y compris sur, sous et entre les dialogues….Ce fut un boulot insensé, je me suis accroché à chaque millimètre de pellicule… » (Entretien de Legrand avec Stéphane Lerouge pour  la collection de CD Écoutez le Cinéma)

 

Pour «  Vivre sa vie » Godard a demandé à Michel Legrand d’écrire un thème et onze variations pour coïncider avec la structure de ce film élaborée en douze tableaux. En définitive, au mixage il n’a gardé que les huit premières mesures de la première variation et l’a répétée sur tout le récit ! Les musiques une fois enregistrées, Godard souvent fait des modifications, des manipulations, pour aboutir à des résultats qui ne correspondent plus du tout à ce qui avait été envisagé au départ avec le musicien. Il fait de la re-création.

 

 

 

«  Je trouve cette musique assez mauvaise, mais elle a eu du succès et je ne sais pas pourquoi. Enfin, elle est sympa…je la trouvais déjà mauvaise à l’époque. Disons que c’est la seule fois que j’ai eu l’idée d’audimat, on ne disait pas d’ailleurs audimat à l’époque, mais l’idée était que Delerue, qui fait la musique de Truffaut, peut être que cela aiderait le film vis à vis du public. Mais c’est la seule fois que j’ai eu une idée comme ça » (Les écrans sonores de Jean-Luc Godard réalisé par Thierry Jousse, Signature, France Culture, Harmonia Mundi, 2000)

 

Godard parle ainsi de la musique de « Le Mépris » (1963), écrite par Georges Delerue. Le thème de Camille a été plébiscité comme la plus belle musique de film ! Godard n’avait aucune idée au sujet de la musique à la sortie de sa projection avec Delerue. Ce dernier lui propose une musique très ample, romantique dans un esprit brahmsien et Godard lui a répondu « C’est tout à fait cela que je veux »…Voir plus haut ce qu’il pense de Brahms…

 

Le producteur italien, le célèbre Carlo Ponti, n’aimant pas la musique de Delerue, a fait réécrire la BO pour la version italienne « Il Disprezzo » par Piero Piccioni !

 

Antoine Duhamel pour « Pierrot le Fou » est peut-être la meilleure rencontre musicale qu’a faite Godard. Duhamel dit de lui « Godard a révolutionné ma vie de spectateur avec «  Une femme est Une femme », en 1961, mis en musique par Michel Legrand. Là j’ai reçu comme un électrochoc sa manière moderne et iconoclaste d’aborder la comédie musicale. Sans parler de cette technique ahurissante de fragmentation de la partition…Ma plus grande ambition c’était de travailler avec Godard. »

 

Grâce à Anna Karina il va rencontrer Godard pour lui composer une chanson. Mais à cause des paroles dues à Forlani, qui évoquaient la situation personnelle de Godard et de Karina, la chanson sera écrite par Bassiak-Rezvani, le couple du « Tourbillon de la Vie » de « Jules et Jim ». Godard lui donnera quand même à composer la musique du film. « Vous voyez Antoine il me faudrait deux ou trois thèmes dans le genre Schumann. Cela correspondait parfaitement à la dualité de Ferdinand / Pierrot et à la schizophrénie de Schumann. Godard s’il vous choisit, il n’a pas besoin de dire grand chose. Les images appellent d’elles-mêmes un certain type de musique. « Pierrot le Fou » m’a communiqué des impressions que j’ai immédiatement couchées sur mes portées….Pour le thème de Ferdinand, Godard l’a exactement employé sur la même séquence sans que nous nous soyons concertés au préalable... Voilà l’exemple d’une symbiose totale avec un minimum de dialogue. Avec « Pierrot le Fou », j’ai vécu de l’intérieur la modernité de Godard, sa vision global de l’écriture cinématographique…trois ans après, on s’est retrouvé sur « Week-End »…Jusqu’alors il y avait chez lui un plaisir de l’image, du donner à voir…dans l’utilisation de la couleur, de l’écran en cinémascope. Avec « Week-End » il a commencé à s’éloigner de cette jubilation-là, il est entré dans un cinéma tract, moins lié au plaisir immédiat du spectateur….Plus que jamais sa musique dans « Week-End » est une passionnante recomposition de ma partition. » (Entretien de Stéphane Lerouge du CD d’Antoine Duhamel et Godard)

 

En 1965, dans « Alphaville », il rend inaudible des séquences parlées en haussant le niveau sonore pour les recouvrir. Il en fera de même avec « Week End » et un monologue de Mireille Darc.

 

Godard a traité la musique comme aucun autre réalisateur ne l’a fait. Il a toujours cherché à trouver une syntaxe à cet élément, à ce discours, en cassant les codes, en expérimentant. La réussite n’est pas toujours au bout, osons le dire, mais il a essayé. La musique est aussi importante pour lui que l’image. N’a-t-il pas dit un jour que dans audiovisuel venait en premier audio… !

 

Pour se souvenir de ses musiques quand la vague était encore nouvelle, on peut trouver quelques albums chez Universal dans la collection de Stéphane Lerouge « Écoutez le Cinéma ». Un CD consacré à Martial Solal avec la musique d’ « A Bout de Souffle », un autre de Georges Delerue avec « Le Mépris» et d’autres compositions pour d’autres réalisateurs, un avec la musique de « Pierrot le Fou » et de « Week End » ainsi qu’un CD de Paul Misraki avec « d’Alphaville ». Il existe aussi un CD consacré aux musiques de Godard où l’on trouve des extraits des précédentes musiques et en plus les compositions de Michel Legrand, de Gabriel Yared et la fameuse chanson sur Mao pour « La Chinoise ».

 

Avec le CD « Nouvelle Vague », sorti chez ECM, on a tout l’audio de ce beau film. L’expérience est très intéressante. On s’aperçoit qu’on peut se passer du visuel. C’est un paradoxe quand on sait combien l’image est très importante chez Godard et combien il aime les films muets….

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=hlZDIqWHKB4