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Catégorie : Livres

Musicologue et productrice à France-Musique, Corinne Schneider part du constat que « Les voyages sont inscrits au cœur même de la vie musicale » et que Mendelssohn, Liszt, Saint-Saëns, Rimski-Korsakow… se sont « confrontés à la réalité des cinq Continents ». Elle démontre que les compositeurs y découvriront de nouveaux rythmes, d’autres formes et enrichiront leur paysage sonore.
Les voyages sont utiles pour se former, trouver un poste, répondre à une commande, mais aussi pour pratiquer le tourisme et le thermalisme (H. Berlioz à Plombières en 1856… ; Ch. Gounod à Spa en 1872) ou simplement par curiosité. Une remarquable Bibliographie concerne des écrits des compositeurs (journaux, carnets, mémoires, correspondances, p. 221-226). L’Index très imposant démontrerait à lui seul l’impact des voyages (allant de H. Schütz et de la famille Bach jusqu’aux musiciens contemporains).


Cette apologie des voyages apporte une mine de renseignements sur ce corpus géant. Elle ne pouvait être réalisée qu’avec une très vaste culture générale (histoire, littérature, philosophie, histoire des mentalités et sensibilités, statut juridique des musiciens…) et un rare don pour structurer une matière débordante. Pour certains, la « contemplation d’un site se transforme en forme musicale » ; d’autres voyageront pour rencontrer et étudier auprès de maîtres prestigieux. Les Festivals se développant d’abord en Angleterre facilitent les rencontres internationales : Festival Beethoven (1845) et, surtout, de Bayreuth s’imposant comme un « lieu de pèlerinage ». Les Expositions universelles permettent aux pays organisateurs comme aux pays invités de promouvoir leurs artistes (Londres, 1851…). L’ethnomusicologie est aussi l’occasion de déplacements pour enregistrer sur le terrain : Z. Kodaly, B. Bartok…, Jean-Louis Florentz.
Les moyens de transport sont multiples : « voiturin », bateau à vapeur, diligence, chemin de fer… pour aller d’Italie à Vienne. En train, la structure et l’intrigue de sa Rhapsody in Blue sont apparues à G. Gershwin. En avion, vers 1958, K. Stockhausen entend le bruit qui a influencé son œuvre Carré et la forme de cette partition, en écoutant les partiels de spectre. En bateau, R. Wagner, en 1839, traverse la Mer Baltique, subit ouragan et tempête, et commence à écrire le livret du Vaisseau fantôme (1840) puis termine Der fliegende Holländer. D’autres musiciens ont été marins et compositeurs : A. Roussel, Jean Cras…, formés à la rude école de la mer. Les voyages sont donc sources d’émotions et de sensations.
Pour le chapitre IV : « Le tour du monde en 80 œuvres » (cf. J. Verne), l’auteure a opté pour un classement géographique. Elles découlent des enseignements des voyages, de découvertes et d’aventures personnelles. Si la traçabilité n’est pas toujours décelable, les récits et témoignages sont fiables. L’EUROPE a inspiré F. Mendelssohn (Les Hébrides), Glazounov (Fantaisie finlandaise), Liszt (Rhapsodie hongroise), Berlioz (Harold en Italie), Glinka (Souvenir d’une nuit d’été à Madrid). L’AFRIQUE et le PROCHE ORIENT sont évoqués, par exemple, par F. David (Mélodies orientales pour piano, Le Désert), Saint-Saëns (Africa), J.-L. Florentz (Les Marches du Soleil), H. Cowell (Persian Set). L’INDE, où Maurice Delage a séjourné, a suscité ses Quatre Poèmes hindous et Ragamalika (d’après un chant tamoul) ; Kamalaka de Jean-Claude Éloy fait appel aux structures du râga et aux vocalises nasalisées. L’INDONÉSIE a marqué Alexandre Tansman (Tour de la Forêt de Baldoeng, Le Gamelang de Bali) sans oublier Le Prince des Pagodes, ballet de Benjamin Britten. L’EXTRÊME ORIENT, avec la forme poétique du haïku japonais, a retenu l’attention de M. Delage (Sept Haï-kaïs) et d’O. Messiaen (avec ses Esquisses éponymes). Les AMÉRIQUES ont fait l’objet d’un mémorable répertoire, par exemple A. Dvorak (Symphonie du Nouveau Monde), D. Milhaud (Saudades do Brazil), A. Copland (A Frenchman in New York, El Salon Mexico), O. Messiaen (Des Canyons aux Étoiles)…
De lecture agréable et très instructif, avec une démarche originale et astucieuse mettant en œuvre les connaissances musicologiques et les talents journalistiques, ce livre fait l’apologie des voyages et des expériences de nombreux compositeurs. Corinne Schneider affirme à juste titre que « l’expérience intime et spirituelle du voyage s’inscrit en profondeur dans leur imagination et dans la musique qu’ils inventent » (p. 220).
Édith Weber
© L'ÉDUCATION MUSICALE 2019