Depuis les manuscrits médiévaux et les efforts des copistes jusqu’à l’édition (musicale) informatique, de nombreux procédés (voire « astuces ») ont été exploités pour conserver les œuvres (neumes, lettres, syllabes, notes), mais ce rememorationis subsidium restait visuellement inexpressif.

La notation pour le luth possède la particularité « de noter non pas les notes de musique mais la place de la main gauche sur la touche », ce qui permet de préciser les altérations et d’obtenir une « sorte de photographie des pratiques des instrumentistes du XVIe siècle », source également très fiable pour l’interprétation d’œuvres vocales (chansons, motets…) et instrumentales (danses, fantaisies…), étant entendu que certaines altérations font défaut dans les tablatures de clavier. En technicien averti et fin connaisseur du répertoire, Gérard Geay — compositeur, luthiste, musicologue, spécialiste de l’œuvre d’Albert de RIPPE, enseignant, producteur à Radio France, créateur du Département de Musique ancienne au CNSM de Lyon, Doyen du Centre de Musique ancienne de Genève… — traite avec une rare pertinence les

délicats problèmes des altérations dans la musica ficta ainsi que les modes anciens. La consultation de ces deux Volumes si denses est facilitée par de très nombreux renvois. Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’Index des termes et des procédés techniques concernant les pages avec les définitions (p. 367-370) sera très éclairant. Cette « somme » de travail est structurée en 12 chapitres dont les liminaires servent de sensibilisation et d’initiation à la redoutable question de la solmisation, à l’emploi des tablatures de luth (italienne et française), puis au système modal en usage au Moyen Âge et à la Renaissance : 12 « tons », par exemple ionien, dorien, éolien, phrygien, lydien, mixolydien… G. Geay s’attaque au problème des altérations dans la figuration et aboutit aux « tons ambigus » avec quelques analyses percutantes d’œuvres d’Albert de RIPPE (v. 1500-1551), d’Adrian Le ROY (v. 1520-1598), de Jean MAILLARD — musicus excellentissimus — (fin XVIe s.)... Ces nombreux cas d’espèce sont illustrés et commentés à l’appui d’exemples musicaux judicieusement sélectionnés. La Bibliographie (p. 325-365) concerne les sources instrumentales, vocales, musicales modernes et la « littérature musicologique » très représentative, allant des Éditions (1864) d’Edmond de Coussemaker aux recherches récentes, entre autres, de Howard Mayer-Brown, Jean Jacquot, Daniel P. Walker, Philippe Canguilhem…

Cette étude monumentale et si ponctuelle rendra de grands services aux musicologues et analystes, transcripteurs et éditeurs, luthistes et chefs d’ensembles vocaux. Grâce à la persévérance et la perspicacité de Gérard Geay, l’« imbroglio des modes » (selon l’expression de Jacques Chailley) et de la musica ficta (selon certains : falsa sed vera) est enfin dénoué.
Édith Weber
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