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Catégorie : Livres

Luc Charles-Dominique, membre de l’Institut Universitaire de France, professeur à l’Université de Nice-Côte d’Azur, cofondateur et Président du Centre International de Recherches Interdisciplinaires en Ethnomusicologie de la France (CIRIEF), est spécialiste des transferts culturels. Il a réalisé une rare prouesse éditoriale (667 p. au format quasi A4, très denses) dans la longue durée (5 siècles), un vaste espace géographique (Europe de l’Ouest, Europe de l’Est), relevant de plusieurs contextes (social, sociologique, sociétal et économique), ayant pour acteurs les tsiganes présents en Europe depuis le XVe siècle et les « Bandes de violons » rayonnant en France depuis le XVIIe siècle.

L’hypothèse concerne « le transfert culturel des anciennes bandes de violons des Tsiganes d’Europe centrale » (p. 573, conclusion). L’auteur propose aussi « une nouvelle approche de la technique et du jeu violonistiques des anciens ménétriers, violonistes notamment à la Cour de France, à partir de l’étude des consorts populaires actuels de violons de certaines régions d’Europe occidentale (Italie), centrale et balkanique ».



Cette vaste matière multiséculaire est adroitement structurée en 3 parties et 12 chapitres (avec de nombreuses sous-divisions favorisant l’approche de ce gigantesque sujet). Première partie : Les Tsiganes en France (mise au point loin des fausses légendes) ; Deuxième partie : Tsiganes et ménétriers ; Troisième partie : Bandes de violons et transferts culturels (au cœur du sujet historique et ethnomusicologique) avec en outre de nombreux Index sur 2 colonnes : des instruments (p.671-673) comportant une impressionnante rubrique « violons », des orchestres, théâtres, cirques… (p.674), des traités… (p.674-676) et une abondante Bibliographie intradisciplinaire française et anglaise, judicieusement classée (p.597-634).

Luc Charles-Dominique fait appel à des sources de première main : chroniques d’époque, par exemple le Mercure de France : « Les spectacles captivent les avides regards du peuple » (p. 61, note 17), exploite des témoignages, monographies et correspondances. Il tient compte du dernier état de la recherche en histoire (Robert Muchembled), en sociologie (Florence Weber) et en ethnologie de la danse (Jean-Michel Guilcher). Des illustrations très significatives (gravures, scènes de la vie courante, instruments, bandes de violons, ménétriers, recueils) et des cartes de géographie éclairent les migrations, pérégrinations et refuges non seulement des tsiganes itinérants mais aussi des Huguenots et Sépharades. Elles permettent au lecteur de saisir les contextes visuels et l’atmosphère des époques en cause.

Les historiens des mentalités et des sensibilités apprécieront l’ampleur de ces vagues migratoires, le phénomène d’enracinement progressif, par exemple des familles manouches installées en Auvergne, leurs déplacements selon les Foires et finalement « leur contribution à la mémoire interculturelle de l’Europe ». Les sociologues seront frappés par la pluralité des métiers exercés par les tsiganes au cours des siècles : instrumentistes (violon, cornet, hautbois, clarinette) et danseurs, maîtres d’escrime et soldats, dresseurs d’animaux (singes) et palefreniers, tondeurs et châtreurs (chevaux), forgerons, ferrailleurs, chaudronniers, récupérateurs et vendeurs. Ils sont également forains, vagabonds sans domicile fixe ni revenus, marginaux, déclassés. Les juristes prendront connaissance des textes de loi contre le vagabondage et d’arrêtés du Parlement (Paris et régions), des condamnations aux galères voire libérations pour bonne conduite. Les lexicologues et dialectologues seront sensibles à la diversité linguistique et lexicologique pour désigner les tsiganes : ethnonymes souvent exonymes, noms génériques, aspect sémantique, par exemple la « passade » : aumône pour faire partir plus rapidement les bohémiens chantres d’église, ou « martinet » désignant vraisemblablement les forgerons travaillant dans une rivière près du moulin, par analogie avec les oiseaux martinets près de l’eau. Les ethnomusicologues, organologues et interprètes trouveront — outre l’important apparat critique, historique et bibliographique — de précieux renseignements sur la facture, la pratique et l’enseignement du violon pendant 5 siècles en Europe occidentale et orientale.

Après tant d’années d’expériences et d’inlassables recherches reposant sur des sources fiables, Luc Charles-Dominique contribue largement à la mémoire interculturelle de l’Europe ; il s’affirme incontestablement comme le spécialiste des transferts culturels, de l’histoire migratoire, du dynamisme des mouvements et échanges sociétaux dans le cadre d’une solide démarche multiculturelle, intradisciplinaire et anthropologique.
Édith Weber
© L'ÉDUCATION MUSICALE 2019