Le numéro 30 de la revue musicale Euterpe (juillet 2018) se consacre à un thème qui paraît déjà fort rebattu : « Nature et musique française de Debussy à nos jours ». Son mérite est précisément de nous apprendre tant de nouveaux détails sur le sujet. Stéphan Etcharry commence par nous éclairer, parfois nous illuminer, quant à la traduction musicale de la lumière dans cette musique, chez d’Indy, Debussy, Ravel, Dukas, bien sûr, mais aussi chez d’autres moins célèbres comme l’excellent Déodat de Séverac, voire l’inconnu (de nous) Gabriel Dupont. La conclusion est le plus intéressant de l’ensemble. On aurait même souhaité qu’elle ouvre une nouvelle partie. Cette recherche de lumière française serait une réaction au « clair de lune allemand », celui de Beethoven, puis probablement de Wagner, en tout cas celui du Kaiser, auquel la France est allergique après 1870. C’est alors aussi, peut-on ajouter, que notre flûte nationale s’envole loin des fanfares germaniques, que légèreté française, prônée par le dernier Nietzsche, s’émancipe des pesanteurs germaniques, accompagnée, donc, apprend-on, par les rayons du soleil.

Puis la compositrice Brigida Migliore quitte un peu notre thématique pour s’intéresser astucieusement et judicieusement à la « greffe comme instrument d’analyse », ce

qui instinctivement nous semble prometteur, saillant, élégant. Elle lit Derrida qui déclare tout bonnement qu’ « écrire veut dire greffer ». Puis certains truculents greffons seront traqués dans La scala del cielo de l’étoile libanaise montante : Zad Moultaka. L’ésotérisme, voire l’occultisme excitant, pittoresque, amusant, dans certaines œuvres de ce dernier, culmine ici en la personne chatoyante du « démon Rerek ». Le renouveau de la pensée magique peut au moins, aux yeux des sceptiques, re-convoquer un riche folklore. On voyage finalement entre « porte-greffe et greffon », traditions occidentale et arabe, de façon certes attendue par notre postmodernité. Mais Moultaka, qui a déjà un sérieux métier, dépasse ces truismes de la mondialisation et du post-colonialisme culturel qui se développent tant depuis les années 2000.

L’adéquation « naturelle » entre eau et impressionnisme musical était connue, déjà bien résumée par Daniel Durney qui citait Reflets dans l’eau, La mer, Poissons d’or, les deux Ondine, Sirènes, Une barque sur l’océan, La cathédrale engloutie, Jeux d’eau1. Pierre-Albert Castanet retrouve cette tendance aquatique dans la musique de Murail, ce spectral qui en tant que tel, précisément, pousse l’orchestre impressionniste jusqu’à l’infini de ses harmoniques. Il cite alors, entre autres, de Murail, Couleurs de mer (1969), Estuaire (1971-2), Sillages (1985), La dynamique des fluides (1990-1), Le partage des eaux (1995-7), Bois flotté (1996), Le lac (2000-1), Vents et marées (2017). Celui qui, aujourd’hui, semble devenu le plus célèbre musicologue français, à sa façon rigoureuse qu’on connaît, prouve définitivement qu’un ruisseau relie Debussy aux spectraux. Il cite à sa façon large (largeur qui devrait devenir, pour les jeunes musicologues, un modèle libérateur) : de Pline l’Ancien à Bergson, de Marc-Aurèle à Ernst Kurth.

Merci à Etienne Kippelen, compositeur, professeur, et rédacteur en chef de la revue, d’avoir interrogé l’excellente Édith Canat de Chizy. Il nous a ainsi remémoré ses travaux d’électroacoustique, parmi tant d’œuvres instrumentales uniques, en bravant l’esprit aigu, tranchant, de la compositrice, qui répond souvent avec une amusante netteté, par exemple aux questions sur sa supposée et pourtant réelle harmonie : « le système harmonique ne me concerne pas ». Ou à d’autres questions : « oui mais tout cela est complètement inconscient » ou « non je n’aime pas parler de figuration. […] La musique va beaucoup plus loin que cela », mais se fendant tout de même d’un « absolument » et même d’un « ah oui bien sûr ! ». Nous suggérons à Etienne Kippelen, la prochaine fois qu’il doit interroger une académicienne, ou un académicien, de poser des questions auquel il ne saurait être répondu par l’affirmative ou la négative, en aucune façon, ce qui pourrait s’avérer plus commode.


1 « L’eau dans la musique impressionniste », in Revue Internationale de Musique Française, n°5, juin 1981, p. 43.

Jacques Amblard
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