Quiconque évoque aujourd'hui le nom de Charles Gounod pense aussitôt à Mireille, à Faust, voire à Roméo et Juliette, trois ouvrages lyriques fameux qui tiennent encore la dragée haute à la domination de ses confrères italiens sur nos scènes internationales.

Le principal objet de ce livre consiste donc à extraire des limbes de l'oubli Le Tribut de Zamora, dernier opéra du compositeur, que beaucoup considèrent comme un sinistre pêché de vieillesse. De prime abord, le livre attire l'œil, suscite l'étonnement ; l'illustration surannée de sa couverture, en cartonnage rouge et or, ainsi que le grain ouaté du papier et son délicieux fumet lui confient une solide autorité, ce que corrobore l'excellent contenu.

Rédigé d'une plume élégante et limpide par Gérard Condé, le premier chapitre a le mérite de réconcilier son auteur avec cet opéra, qu'il considérait pourtant dans sa récente monographie sur Charles Gounod, comme un dernier opus faible et conventionnel. Son texte expose les circonstances de la création, les détails de sa commande, le choix des interprètes jusqu'au succès de l'œuvre, souvent cristallisé par le final héroïque des premiers et troisièmes actes, dont il est rappelé à juste titre son lien avec le patriotisme altier de la Troisième République.



L'article de Gunther Braam, musicologue allemand, spécialiste de Berlioz et de Wagner, débute par un exposé minutieux de la genèse du Tribut, citations d'articles de journaux et de lettres à l'appui. Chaque épisode de la création parisienne, le 1er avril 1881 y est précisément détaillé. L'on y suit avec passion la narration des différentes vétilles de la création, qui se conclut dans un rapport circonstancié des critiques musicales - en français et même en occitan ! - retraçant ce ton coruscant et cynique, cet appétit de la saillie et du bon mot si typiques de cette époque.

Les deux parties suivantes, écrites respectivement par Rémy Campos et Pierre Sérié, s'extraient du musical pour évoquer, le premier, la place de la mise en scène d'époque, avec l'importance de la déclamation, de la position toujours en avant-scène des chanteurs lors des airs et des éléments spectaculaires, et le second, de l'influence de l'Espagne picturale dans la création d'un opéra, qui réunit le tour de force de parler d'Espagne, de l'Orient, du haut Moyen-Age et... du nationalisme contemporain. Une même approche historisante, bien documentée, transparaît dans ces deux derniers chapitres, autant que dans les premiers, influence certaine du Palazzetto Bru Zane, célèbre centre de recherches privé sur la musique romantique française, situé à Venise.

Notons que l'ensemble de l'ouvrage est traduit en anglais dans les pages suivantes, ce qui assurera certainement une diffusion internationale large et méritée.

Quelques mots enfin sur l'enregistrement afférent, ces deux CD joliment placés dans des pochettes à l'envers de la couverture. On ne peut louer que l'excellence des voix, la puissance du chœur allemand et la précision de l'orchestre, cornaqué par le sémillant Hervé Niquet, l'un des meilleurs spécialistes de cette musique. Il n'y aurait donc rien à rajouter si l'éditeur avait eu la clairvoyance d'inscrire le numéro de la piste en face ce chaque analyse ; voilà une suggestion dont les futurs ouvrages de la collection pourraient bien tenir compte. Cela aurait encouragé l'auditeur appliqué à goûter encore davantage l'acuité des commentaires, sans avoir à chercher fébrilement sur son lecteur le minutage concerné, le livre en travers des genoux, les oreilles dans ses haut-parleurs.
Étienne Kippelen
© L'ÉDUCATION MUSICALE 2018