Nous nous permettrons de rappeler d’abord que le Père Daniel Moulinet, prêtre du diocèse de Moulins, est un historien, titulaire en 1992 d’un doctorat conjoint en théologie (Institut Catholique de Paris) et en histoire (Université Paris IV-Sorbonne). Il travaille spécialement sur l'histoire religieuse de la France contemporaine, notamment le courant catholique intransigeant du XIXème siècle et le concile Vatican II. Il a publié récemment aux éditions Beauchesne : La liturgie catholique au XX° siècle. C’est en quelque sorte un aspect particulier de cette réflexion qui a fait l’objet des journées d’études dont nous avons ici les actes.

Après une introduction qui dresse un état des lieux qu’on pourrait résumer crument par le titre d’un grand journal italien au lendemain des élections italiennes de mars dernier, une première conférence de fond expose les données du problème. Le titre en est Enjeux théologiques et ecclésiaux du chant liturgique en France cinquante ans après Vatican II. Après s’être demandé « Pourquoi chanter aujourd’hui ? », l’auteur s’efforce, dans un propos un peu caricatural, de nous montrer que ce n’était pas mieux avant. Un peu caricatural parce qu’on ne peut réduire le répertoire d’avant 1945 aux seuls exemples qu’en donne l’auteur. C’est un peu comme si on

réduisait tout le renouveau actuel aux chants de Raymond Fau…

Les réflexions sur « chant et ritualité » sont tout à fait centrales. Ce qui ressort de l’ensemble des contributions est qu’il n’y a pas unanimité même théologique sur le sujet. Mais les problèmes sont posés sans esprit polémique, et c’est beaucoup ! Suivent d’autres conférences faites par des acteurs ou des témoins de cette période pour le moins agitée. Celle d’Olivier Landron a le mérite, là encore, de dresser un portrait lucide et sans complaisance des différentes instances qui se sont occupées de la question. Il fait en particulier ressortir l’importance de certains acteurs comme le studio SM (Simone et Maurice Robreau) pour la diffusion, et pour la création de Didier Rimaud.

Une étude, par Daniel Moulinet, de la revue Eglise qui chante et de son évolution est particulièrement intéressante par l’analyse des difficultés de la revue devant l’évolution du style et le foisonnement des années 90. On sera particulièrement intéressé par la contribution de Jo Akepsimas, dont les compositions ont été abondamment utilisées dans les paroisses catholiques (mais pas seulement…). Quel que soit le jugement qu’on porte sur sa production, on ne pourra que se réjouir de sa lucidité notamment lorsqu’il écrit comment, touché par la Misa Criola d’Ariel Ramirez, il « cherche comment marier les chants liturgiques avec les musiques « du temps ». Et il ajoute : « Pendant cinq ans, j’ai poussé loin cette recherche d’inculturation, faisant appel au gratin des musiciens de jazz pour mes disques. Mais, progressivement, je me suis rendu compte que certes cette musique changeait le style des célébrations et rendait les célébrants moins guindés. Par contre, peu d’assemblées réussissaient à entrer dans le swing syncopé, et à chanter correctement ces musiques. Je faisais fausse route ! Je me faisais plaisir, mais je ne rendais pas service aux assemblées. » On ne peut hélas pas dire que ce constat lucide ait véritablement convaincu tous les actuels compositeurs de cantiques. Ne sommes-nous pas inondés encore aujourd’hui de ces chants soi-disant « pour les jeunes » mais qu’on fait chanter à toutes les assemblées, y compris du troisième et quatrième âge, chants auprès desquels le « Jésus revient » du film La vie est un long fleuve tranquille pourrait passer pour un chef-d’œuvre, et qui relèvent d’une pratique qu’on a stigmatisée chez les auteurs des cantiques du XVIII° ou du XIX° siècle consistant à reprendre des thèmes populaires profanes pour les habiller de paroles pieuses et sentimentales. Et que dire des partitions où sont notés scrupuleusement les rythmes syncopés avec force points et doubles-croches, ce qui est une méconnaissance radicale de l’écriture du Jazz… et ne donnera pas le sens du rythme à nos paroissiens !

La conférence du Père Laurent Jullien de Pommerol, à la fois théologien et musicien averti, mais aussi curé de terrain, puisqu’il est curé de l’ensemble paroissial La Croix Rousse à Lyon est particulièrement intéressante : elle retrace toute l’histoire du recueil Les deux tables et de tout le mouvement musical et liturgique qui l’a entouré. Il fait en particulier référence au livre central, « décisif », Le mystère Pascal du père Louis Bouyer, de l’oratoire, paru en 1945 puis révisé par l’auteur pour tenir compte de la réforme de la Semaine Sainte de Pie XII en 1951 (Vigile Pascale) et 1956 et fort heureusement réédité aux éditions du Cerf. N’oublions pas que le père Bouyer fut deux fois nommé par le pape à la Commission théologique internationale, en 1961 puis en 1974, et qu’il fut consultant au concile de Vatican II pour la liturgie, la Congrégation pour le Culte et le Secrétariat pour l'unité des chrétiens. Il y avait en germe, grâce à ces travaux, tout un possible renouveau du chant religieux comme du chant liturgique. Les divers acteurs de ce renouveau avaient en commun, malgré leur diversité, la conviction qu’il fallait réinterpréter la tradition en s’appuyant sur elle et non pas en rupture avec le passé. Malheureusement dans les années 60 -70, dans l’ivresse de la liberté retrouvée, beaucoup de prêtres auraient volontiers proclamé : « Du passé, faisons table rase ». Ainsi l’individualisme paroissial puis la concurrence sauvage entre certains acteurs et éditeurs et maintenant les productions exclusives de « communautés », qu’il s’agisse de la communauté de Jérusalem, du Chemin Neuf ou de l’Emmanuel, pour ne nommer que les plus connues et les plus prolifiques, nous laissent un paysage émietté.

On comprend alors qu’il soit nécessaire de faire une conférence intitulée « Comment favoriser la communion ecclésiale dans la diversité des pratiques ? ». C’est le directeur du Service National de la Pastorale Liturgique et Sacramentelle, le père Bruno Mary, qui traite avec beaucoup de prudence mais aussi de lucidité cette question aujourd’hui fondamentale. Il le fait à la fois en théologien et en pasteur. Nous lui saurons particulièrement gré d’avoir cité quelques lignes du texte d’une conférence de Joseph Samson, Maître de Chapelle de la Cathédrale de Dijon, au 3° congrès international de musique sacrée, en 1957, une semaine avant sa mort, conférence qui constitue en quelque sorte son testament spirituel. Joseph Samson y déclarait : « On lit, dans la vie du Père Lebbe, la petite histoire que voici : sœur Gamay, assistant aux cérémonies religieuses de son couvent, ne chantait jamais. Mais entre les offices, elle entrait à la chapelle, et on l'entendait chanter. Et si on lui demandait pourquoi elle chantait quand le monastère n'était pas là, elle répondait : « C'est pour faire rire le Bon Dieu » .

« Faire rire le Bon Dieu » : sommes-nous sûrs, chers Messieurs, d'avoir toujours poursuivi un idéal aussi relevé ? Pas besoin de se poser la question ni de s'inquiéter : Dieu est sourd ! Si Dieu n'était pas sourd, comment s'expliquerait-on, comment s'expliquerait-on que Lui, Dieu, puisse assister à une grand-messe chez nous chaque dimanche ? (Rires et applaudissements) ...

Si le chœur, quel qu'il soit, si le chœur n'introduit pas à l'office plus de vie spirituelle, que le chœur se taise.
Si le chant du chœur n'est pas pour les fidèles une nourriture, du pain... que le chœur sorte.
Si le chant des fidèles n'apporte pas à l'office plus de vie spirituelle, que les fidèles se taisent.
Tout chant dont la valeur expressive n'égale pas celle du silence est à proscrire.

L'Art, dans la célébration cultuelle n'est jamais nécessaire. Une messe dite dans une cabane en planches a autant d'efficacité rédemptrice que célébrée dans la cathédrale de Chartres. Mais si l'art intervient, ce ne peut être que pour introduire dans la cérémonie un principe de qualité par où s'exprime l'Amour. Point essentiel qu'on ne soulignera jamais assez : la qualité dans l'œuvre d'art est l'expression de la Caritas. »
Tout est dit… mais il faudrait citer ce texte extraordinaire tout entier ! On peut regretter que dans ces interventions, on n’ait pas fait assez remarquer que l’écoute et le silence, dans la célébration, sont aussi une activité et non pas, comme on l’entend souvent affirmer, un signe de passivité. Comme si l’activité se réduisait à la production. Comme si chanter un texte et une musique indigentes n’était pas une activité spirituellement dégradante… Soyons honnête, cela est dit au fil des interventions, mais avec beaucoup de retenue et souvent plus suggéré que dit. Seul, me semble-t-il, le Père Bruno Mary ose le dire avec vigueur : « L’assemblée peut participer par la seule audition d’une œuvre polyphonique par exemple. Il convient de favoriser une plus grande collaboration entre musiciens professionnels et assemblée. […] Cela pose la question de la compétence et de la beauté. Que de conflits à ce sujet ! »

La conférence d’Henri Dumas est consacrée à la manière dont religieuses et religieux se sont efforcés de vivre harmonieusement ce « passage », eux qui, par vocation, étaient concernés tout particulièrement par la réforme liturgique. C’est un prêtre musicien qui s’est chargé de cette conférence extrêmement instructive. Religieuses et religieux ont tout simplement essayé de converger avec sagesse et prudence. Qu’il nous soit permis de rapporter ici un souvenir personnel. Dans les années 70, faisant une retraite à la Grande Trappe de Soligny, j’avais remarqué que l’office, en grande partie grégorien, et donc en latin, comportait également des parties notables en chants français. Je demandai donc au père Trappiste qui était mon interlocuteur comment ils géraient ce changement. Il me répondit tout simplement que chaque fois qu’ils trouvaient un chant liturgique en français aussi beau que le chant grégorien qu’il était censé remplacer, ils l’adoptaient. Cela ne leur posait aucun problème, les changements étant décidés en communauté. Et il ajouta, en se tournant en direction de Solesmes : « Nous ne sommes pas un musée, nous… ». Cette conférence est un havre d’espoir dans un océan de ruines !

Une note d’optimisme est également fournie par les comptes-rendus d’ateliers qui montrent que les principaux acteurs refusent de baisser les bras et sont conscients de l’enjeu.

Un copieux article est consacré au père Marcel-Joseph Godard, « acteur du renouveau du chant liturgique après le concile Vatican II ». Avouons que ce fut pour nous une découverte… et l’illustration parfaite de ce qui ressort de tout ce livre : la mise sous le boisseau de travaux remarquables menés pendant de nombreuses années mais qui n’eurent pas l’heur de plaire aux instances censées diffuser en France les nouvelles productions musicales religieuses et liturgiques. On peut penser, en particulier, aux chants du père Lucien Deiss, pourtant soutenu par le cardinal Lustiger… Pour en revenir au père Marcel-Joseph Godard, on ne peut que s’étonner que ce remarquable répertoire, ces chants de qualité, soient quasiment inconnus ailleurs que dans le lyonnais. Nous ne pouvons que souhaiter que l’Association « Les amis du père Marcel-Joseph Godard » http://www.amismarcelgodard.fr/ contribue à la diffusion de son œuvre.

Ce long et très intéressant article fait partie de ceux qui nous laissent à penser que nous sommes peut-être en train de sortir du tunnel. Il est à noter que les prêtres intervenant dans ce colloque sont non seulement d’authentiques prêtres – personne n’en doute ! – mais aussi d’authentiques musiciens. On a souvent regretté le divorce qui s’est institué dans les années 60 entre les compositeurs et les pasteurs, en rejetant la faute sur les premiers, qui auraient été d’indécrottables passéistes. Disons que les torts furent très largement partagés et que la suffisance d’un certain clergé, suffisance qui n’avait d’égale que son incompétence, a creusé un fossé hautement dommageable. Certains musiciens-compositeurs ont essayé : nous pensons à Pierre Doury, Jean Langlais et quelques autres à commencer par Joseph Samson… On ne peut pas dire que leurs efforts aient été vraiment récompensés. Souhaitons que les temps soient de nouveau favorables pour résoudre ce problème typiquement français. Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller écouter des messes d’autres pays sur YouTube. La tenue de ces journées d’études organisées par l’Institut pastoral d’études religieuses de Lyon et les Amis de Marcel Godard sont un signe très encourageant.

Souhaitons que tout cela soit fécond : ce volume est à la fois lucide, irénique et plein d’espoir. Lucide, car il ne cache rien des problèmes vécus depuis cinquante ans et hélas toujours présents. Irénique, car le constat se garde de toute polémique. Plein d’espoir car il montre qu’on peut maintenant se parler sans s’excommunier et aborder les questions de fond. Réflexion théologique et historique s’y mêlent indissolublement. Que tous ceux qui s’intéressent à la musique en général et à la musique religieuse en particulier le lisent et s’en inspirent, c’est tout ce que nous pouvons souhaiter !
Daniel Blackstone
© L'ÉDUCATION MUSICALE 2018