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Catégorie : Livres

Après la publication : Biographie et Catalogue des œuvres musicales parue en 2017 chez DELATOUR France (BDT 0140), les lecteurs pourront approfondir avec grand profit leur connaissance de Maurice Emmanuel (1862-1938) grâce à une sélection de 400 lettres sur les 1600 retrouvées, publiées avec tant de passion par Christophe Corbier — spécialiste de Maurice Emmanuel et des rapports entre philosophie, musique et littérature notamment grecques antiques — et complétées par 284 notes infrapaginales très détaillées, trois Index indispensables : Noms, Œuvres, Matières ainsi qu’une Bibliographie thématique très étoffée (p. 583-593).


Reproduites intégralement, ces lettres proviennent de divers fonds d’archives (officiels et privés, en France et à l’étranger) ou de Bibliothèques (Nationale, municipales et familiales). Elles sont présentées en 6 tranches chronologiques, allant de 1880 à 1938 (p. 57 à 477). Ce livre reflète l’histoire musicale, l’histoire des mentalités et le contexte sociologique en France, entre le XIXe et le XXe siècle.

Il dévoile aussi les rouages de la vie en société et les rencontres dans les Salons, par exemple celui des Marmontel — autour du pianiste, pédagogue et musicographe François-Antoine Marmontel (1816-1898) — où

Maurice Emmanuel retrouve, entre autres, son professeur d’harmonie, Théodore Dubois (1837-1924). À l’étranger, il rencontrera en 1897 Guido Adler (1855-1941), professeur autrichien ayant le mérite d’avoir, dès 1885, dissocié la musicologie historique et la musicologie systématique. Parmi ses correspondants, figurent d’abord sa famille : grands-parents, parents, épouse, puis ses amis compositeurs : Claude Debussy, Maurice Ravel, Albert Roussel, Darius Milhaud, Arthur Honegger, Charles Koechlin, Henry Expert (1863-1952)… et directeurs d’institutions : Jacques Rouché (1862-1957), directeur du Théâtre des Arts et de l’Opéra de Paris, ainsi que de la Grande Revue… ; ou encore Marcellin Berthelot (1827-1907), épistémologue, homme politique ; Roland Barthes (1915-1980), sémiologue, philosophe et écrivain ; Paul Cézanne (1839-1906)…

Ses lettres révèlent les problématiques de sa carrière protéiforme d’helléniste, de maître de chapelle, conférencier, pédagogue, d’analyste, de philologue… Compositeur, il n’a pas échappé à l’incompréhension de son entourage, mais toutefois veut être reconnu sans se mettre en avant. Il s’imposera comme tel vers 1911 et sera reconnu à part entière vers 1918. Sa vaste correspondance permet de découvrir ses nombreuses préoccupations et idées, son attitude vis-à-vis de la critique : il veut juger les œuvres de ses contemporains en tant qu’expert, mais s’en prend aux journalistes et critiques musicaux (pourtant, il a collaboré à la Revue musicale hebdomadaire Le Ménestrel (Paris, Heugel). Il déplore notamment les conditions de la pratique musicale à Notre-Dame de Paris et ne ménage pas ses observations acerbes à l’encontre de son maître de chapelle de 1884 à 1905, l’Abbé Charles Geispitz (1839-1923), en des termes sans appel : « Je sors furieux de Notre-Dame. Ce Geispitz est un bandit et le plus misérable des savetiers. Faire glapir sous les voûtes de Notre-Dame de pareilles crécelles et substituer au plain-chant de telles horreurs, cela mérite la Bastille ou la Place de Grève. » Il n’hésite pas à le traiter de « crétin fieffé » et demande au Chanoine René Moissenet d’« expédier en bonne forme cette brute et assortir à la beauté surhumaine de cette Église les voix qui adorent Dieu ! ». Maître de chapelle à la Basilique Sainte Clotilde de 1904 à 1907, Maurice Emmanuel s’intéresse entre autres à la vraie prononciation latine, problème existant depuis 1890 dans le cadre de la réforme liturgique, les Moines de Solesmes ayant recommandé d’abandonner le latin prononcé à la française au bénéfice de la prononciation romaine. Pour ce faire, il sollicite d’ailleurs dans de nombreuses lettres les conseils de Louis Havet (1849-1925), professeur au Collège de France, latiniste réputé et spécialiste de prosodie grecque et latine, par exemple dans la Lettre 111 (du 5. 12. 1904) : « J’ose solliciter de votre bonté une leçon de prononciation latine. Je veux éduquer mes choristes de la bonne manière… je veux que le latin devienne à ma maîtrise une langue vivante. » Il affirme que « L’étude de la vieille liturgique grandit singulièrement quand on l’aborde par la science… Et cette vieille liturgie ferait vite rentrer sous terre le culte clinquant, mesquin, dérisoire que nos modernes curés ont inventé. Quel coup de balai faudrait-il dans les Églises ! » (p. 229-230). Dès décembre 1904, Maurice Emmanuel fait adopter la prononciation cicéronienne à la maîtrise de Sainte Clotilde, étant, selon Chr. Corbier, « le seul maître de chapelle parisien qui a pratiqué cette prononciation avant 1914 ». Son style, tour à tour familier, choisi, imagé, altruiste, sans ambages, révèle une personnalité libre et hors du commun.

Christophe Corbier a le mérite d’avoir — par sa minutieuse sélection des 400 lettres magistralement situées dans leurs divers contextes — brossé un tableau très vivant de Maurice Emmanuel, homme aux multiples facettes : historien de l’art, helléniste, maître de chapelle, conférencier, pédagogue, analyste, philologue, compositeur, dont la simplicité, la modestie, la loyauté, la délicatesse et l’œuvre forcent l’admiration.
Édith Weber