En fin connaisseur, l’auteur suisse Michel Cardinaux s’attache à promouvoir le patrimoine et la musique suisses, pays d’accueil entre autres de Vincent Adler né en 1826 à Raab (ancien Empire austro-hongrois) où son père était chanteur, organiste et chef de chœur. Il a commencé ses études de piano auprès d’éminents maîtres hongrois, Ferenk Erkel, puis Franz Liszt, à Vienne. Dès 1851, depuis Genève, il multiplie les récitals et concerts d’abord dans son pays d’adoption puis, entre autres, à Paris où, très apprécié, il sera encouragé par Édouard Lalo qui le compare à un « Chopin moderne ». Il meurt prématurément en 1871 après un brillant parcours d’interprète, de compositeur et de professeur.

L’auteur s’appuie sur de solides sources d’archives en Suisse : à Genève, Bibliothèque (manuscrits, iconographie), Conservatoire ainsi qu’à Lausanne (Bibliothèque cantonale et universitaire), et également en Hongrie : à Budapest (Bibliothèque Nationale Széchényl). Les données, documents et matériaux, minutieusement consultés lui ont permis de dégager un vivant portrait de Vincent Adler assorti de judicieuses illustrations le situant dans son contexte hongrois puis suisse et, occasionnellement,

français, avec une attention particulière au statut social du pianiste au XIXe siècle.

En biographe avisé, M. Cardinaux retrace la brève carrière de ce virtuose itinérant, d’abord « travailleur indépendant » avec une situation précaire (p. 28). En fait, à l’époque romantique, l’artiste exerce une fonction de divertissement, la pratique du piano est « banalisée » et la vie d’artiste assez décourageante. En musicien et analyste très sensible, l’auteur réussit à dégager sa démarche compositionnelle, à mettre l’accent sur l’affectivité du compositeur et à révéler son monde intérieur, mais aussi les qualités exceptionnelles de ce pianiste qui réussit à « magnétiser les foules ». Ces quelques lignes de force énoncées dans l’Avant-Propos préludent à 5 chapitres au contenu bien délimité. Les lecteurs seront d’abord introduits au contexte historique dans lequel ce « sujet » de l’Empire austro-hongrois et l’Europe danubienne a évolué et été formé. Le chapitre 2 est consacré au virtuose itinérant : premiers concerts, répertoire du grand pianiste. Le chapitre suivant souligne ses rapports avec la France (Paris, É. Lalo…). Le chapitre 4 concerne ses activités de professeur au Conservatoire de Genève jusqu’à sa mort en 1871 et caractérise aussi l’homme « si remarquable, guidé toujours par des aspirations élevées et s’inspirant de sentiments purs et nobles auxquels ne se mêla jamais rien de mesquin », ce qui a été évoqué lors de ses obsèques (p. 101-102). À partir de 17 ans, le compositeur traitera les formes romantiques de l’époque : impromptu (par exemple La Capricieuse), barcarolle, caprice, danses hongroise, bohémienne, allemande, fantaisie hongroise… ; il fait volontiers appel à la variation, mais insiste aussi sur la mise en valeur mélodique. Environ 40 œuvres (arrangements compris) pour piano nous sont parvenues. Son art, qui se veut direct, parle la langue des sentiments en s’imprégnant parfois d’influences populaires (p. 116). Sa Nouvelle scène de bal (op. 18, p. 146-154) illustre la complexité de son écriture faisant appel à la virtuosité pianistique et préconisant des nuances très diversifiées pour renforcer l’expression. La Bibliographie raisonnée sera très utile (p. 139, il faudrait signaler la réédition en 1958 de la Biographie universelle… de Fétis). La liste des 21 périodiques suisses et étrangers avec critiques de concerts est particulièrement imposante. Dédié à son ami, le pianiste français Daniel Spiegelberg, ce livre bien présenté contient de judicieuses illustrations : actes de naissance et de décès du compositeur ; lieux (Budapest, Genève) ; lettres autographes et procès-verbaux d’examens, pages de couverture ; piano Pleyel (v. 1860) ; portraits, bustes en marbre et exemples musicaux significatifs. Tout contribue à faire apprécier la « noble figure » de Vincent Adler, compositeur hongrois à Genève.
Édith Weber