Paul Greveillac : Cadence Secrète. La vie invisible d'Alfred Schnittke, Récit. Nrf Gallimard, 2017, 176 p, 16,50 €

Avec Cadence secrète, Paul Greveillac n’a écrit ni une biographie ni un roman, mais un récit, la narration d’une histoire vraie sous titrée :“La vie invisible d’Alfred Schnittke“.
Invisible parce que toute sa vie, Schnittke a résisté. Il s’est battu contre l’ennemi bureaucratique, contre le régime qui voulait museler sa musique, exigeant qu’elle soit à l’image de ce réalisme et ce formalisme soviétiques qui furent catastrophiques pour l’art d’un pays tout entier. Le récit présente un avantage énorme, celui de fictionner la réalité sans jamais être faux.
Pour dérouler le fil de cette vie à double face, Paul Greveillac manie l’image comme un cinéaste, il écrit des scènes dont Schnittke est toujours le héros. Il en imagine aussi. Il met ainsi en miroir l’œuvre plus ou moins clandestine, l’état psychologique du compositeur, sa situation matérielle, les commandes, les vrais amis et les faux, les refus, et les humiliations dans un Moscou où le compositeur vit avec Irina sa femme, son fils, sa famille et ses amis.


Comme Chostakovitch qu’il appela parfois son maître, il est contraint de partager son œuvre : d’une part la musique sérieuse, la musique qui lui vient du cœur, une musique que les autorités de l’Union des compositeurs refusent de faire représenter à Moscou, de l’autre, la musique de films où il se réfugie comme dans une niche où il se sent plus libre, n’ayant pas à subir les foudres de l’Union des compositeurs : elle ne supervise pas la musique de films.
Se succèdent alors de belles scènes de rencontre avec les réalisateurs de films qui l’apprécient et lui commandent de plus en plus de musique et des scènes arides où les autorités ne cessent de l’humilier en l’obligeant à créer sa musique “sérieuse“ dans des salles de plus en plus éloignées de Moscou avec des orchestres parfois sommaires qu’il parvient malgré tout à remettre dans le droit chemin de son inspiration.
Entrée dans la vie, film d’Igor Talankine remporte le prix du jury à la Mostra de Venise et braque enfin les projecteurs sur le nom d’Alfred Schnittke qui se voit ainsi obligé d’accepter plus de musiques de films.
Dans l’intimité de son appartement, là où la censure ne pénètre pas, Schnittke improvise un soir, une œuvre sur son piano. Il a posé des vis sur les cordes qu’il triture habilement “comme si l’instrument était une harpe“. A son auditoire, sa femme Irina et ses amis Loubotski à la fois surpris et fascinés, il explique que c’est son premier morceau pour piano préparé. Un américain, John Cage, le fait lui aussi aux États-Unis. « Il faudra simplement que je complète avec une voix, ajoute le compositeur. » Loubostski lui dit simplement : « Ça me plaît. »
A trente trois ans, il découvre sa fameuse voix avec L’Harmonica de Verre. « Le mur qui séparait les deux mondes de ma musique vient de s’écrouler », s’exclame Schnittke . Période faste où il va pouvoir transcender son travail. Des pans entiers de sa musique “sérieuse“ se retrouvent dans ses musiques de films, comme ce Gloria qu’il insère dans une comédie : Les Aventures d’un Dentiste..
Mais la censure continue son travail de sape, l’Harmonica de verre est interdit. Terrible frustration que décrit parfaitement Paul Greveillac en enchaînant le récit réel ou fantasmé d’épisodes douloureux pour l’homme et intolérables pour l’œuvre. Avec sa Première symphonie, Schnittke veut frapper fort, il veut en“ faire une entreprise de démolition, il veut dynamiter sa prison“.

Le récit ne cesse de poser la question qui taraudera toute la vie de Schnittke : la musique est elle compatible avec la terreur ? Heureusement, les rêves que décrit superbement l’auteur du livre, l’entraînent dans un ailleurs où il découvrira l’Art et la Foi grâce à une visite à l’église Saint Florian, à la rencontre avec le père Nicolas et à la lecture du “Livre de Lamentation“ de Narek, homme de foi du X ème siècle, un arménien tourmenté par le monde.
Les chefs d’œuvre se succèdent, le Concerto Grosso n°1, les symphonies, le quintet-requiem à la mémoire de sa mère, les deux concertos pour violoncelles et orchestre, dont l’un avec Mstislav Rostropovitch…
De toutes ces œuvres Paul Greveillac s’enivre et nous enivre en les intégrant dans le contexte de leur création tantôt heureuse, tantôt malheureuse. Jusqu’aux trois attaques cérébrales qui plongent Schnittke dans un coma plus ou moins long d’où il se réveille chaque fois et replonge pour de courtes périodes dans la composition de ses dernières œuvres.

Un livre envoûtant sur ce musicien qui disait de lui : « Pour les classiques, je suis un futuriste, pour les futuristes je suis un réactionnaire », un livre qui nous inspire et nous pousse sans cesse à écouter ou réécouter Schnittke et sa musique hors du temps.