Christian Hugonnet, président de la Semaine du son
Interview exclusive par Jonathan Bell

La 18e Semaine du Son a eu lieu du 18 au 31 janvier 2021 partout en France. Il s'agit d'une semaine de sensibilisation du grand public au son qui permet des rencontres avec des professionnels. Christian Hugonnet, président de la semaine du son, nous livre ici une interview exclusive.

Jonathan Bell : Cher Monsieur Hugonnet, d’abord un grand merci d'avoir accepté cette interview qui complète celle que nous avons déjà réalisée il y a deux ans, et que vous pouvez retrouver en ligne aux liens suivants : 1 & 2. Désormais la Semaine du son est sous tutelle de l'Unesco et devient la Semaine du son de l'Unesco. Elle s'articule autour de cinq thèmes principaux :
1/ acoustique sonore(s)
2/ santé auditive
3/ enregistrement diffusion
4/ relation images
5/ expression musicale et pédagogie
et donc, par rapport aux années précédentes, ce qui m'a semblé de plus frappant est l’expansion à l'international de la Semaine du son. Qu’en est-il ?


Christian Hugonnet : Oui, la Semaine du son se répand naturellement et inexorablement à l'international. Elle a lieu d’abord en France, mais deux ans plus tard démarrait en Belgique, puis elle s’est spontanément mise en place dans d’autres pays, dont quatre en Amérique du Sud : Argentine, Chili Colombie, Uruguay, Venezuela… On y a compris assez rapidement l’importance de l’enjeu du sonore aujourd'hui dans une société entièrement dédiée au visuel. C'est grâce à cela que nous avons pu déposer cette résolution auprès de l'Unesco, car nous nous étions rendu compte très vite que ce problème abordé en France était international, et qu’il devait être traité au niveau international. C’est ainsi qu’est née d'abord la charte qui maintenant permet à tous les pays qui se lancent sur la voie de la “Semaine du son” de savoir à quoi s'en tenir, quels sont les projets définis, comme vous l'avez dit, sur les cinq thèmes évoqués plus haut : Environnement, Santé auditive, Enregistrement reproduction, Image et son, Expression musicale. Ainsi est née cette fameuse résolution 39c-59 qui nous permet d'être définitivement installés au sein de l’Unesco avec le titre de “Semaine du son de l’Unesco”, qui peut être étendu à tous les pays du monde : nous en avons encore 193 à conquérir, si je puis dire, de manière à ce que — comme le disait si justement il y a quelques années Murray Schafer, parrain d’une des éditions : « Christian, le jour où tu auras 52 pays qui organiseront 52 semaines du son, on aura du sonore tous les jours au rendez-vous de l'année » — on y est presque…

Vous parliez de Murray Schafer… En France, nous avons eu un Pierre Schaeffer (citons le Traité des objets musicaux) dont la pensée est encore différente, mais en dehors de lui, je dirais que ce focus sur le son, du point de vue artistique, en composition et en musique, est plutôt un phénomène américain (Cage, Feldman, Murray Schaefer…).

J'ai envie de dire d'emblée que c'est le traitement sonore qui est à l'origine de la musique -—autrement dit la manière dont on traite les sons pour en faire véritablement de la musique est un moment fondamental : les notions de silence, de dynamique sonore, de timbre sont fondamentales : la musique passe par cette condition sine qua non d’une maîtrise absolue du sonore et, de ce point de vue, Pierre Schaeffer et tous les compositeurs qui ont suivi (intéressés plus directement aux sonorités nouvelles) finalement, ont su maîtriser ces notions.
Ce qui peut nous faire peur aujourd'hui, c'est de perdre cette étape de structure musicale à travers une réduction — c'est-à-dire la réduction de la capacité dont on dispose aujourd'hui pour créer la musique. Si on s’impose aujourd’hui une réduction de la dynamique sonore —comme c'est le cas avec ce qu'on appelle la compression sonore — qui fait que la notion de nuance est en train de disparaître totalement de tout ce qu'on écoute —, on s’éloigne de la musique et la maîtrise du sonore devient plus que fondamentale. Si on n’y met aucun micro-silence, cette musique d'aujourd'hui et de demain s'écartera de la musique et les compositeurs se trouveront dans une contradiction sans précédent, celle de faire un son de qualité et en même temps de nourrir des radios qui leur demandent des sons de mauvaise qualité. C‘est en cela que la musique peut, à mon avis, nous filer entre les doigts, et nous en sommes conscients à la Semaine du son. J’en ai largement parlé au sein de l’Unesco : il y a, dans cette dérive de ce que Didier Lockwood appelait la malbouffe sonore, la possibilité de nous écarter de la création musicale et de porter ainsi un coup fatal à la culture musicale avec un son qui n'aurait plus de goût, plus de nuance, plus de timbre, qui n'aurait plus ce qu'il y a d’essentiel à la musique : cette notion de « relief », qui appartient à toutes les musiques...
C'est une question importante et Murray Schafer en était parfaitement conscient. Évidemment, lorsqu'il a imaginé la notion du soundscape, écoute de l’environnement sonore, pour nous permettre d’imaginer le monde en fermant les yeux simplement et en écoutant, il était conscient qu'il y avait à travers ces sons tout ce qu'il y a de plus riche : les notions de dynamique, de timbre, d’évolution temporelle, on a tout dans la nature ! Donc, attention, à travers toute la chaîne électro-acoustique que nous ne maîtrisons pas forcément, de ne pas anéantir ce formidable trésor naturel qu’est le sonore. C’est là que nous sommes un peu inquiets de la manière dont la musique peut évoluer aujourd'hui surtout au moment où, précisément, dans la musique et les salles de concert où les publics écoutent de moins en moins des instruments acoustiques et ne perçoivent une clarinette qu’à travers un téléphone. Un instrument de musique doit d'abord être écouté naturellement pour ensuite être analysé avec intelligence. Encore une fois il nous faut des références.
Les références de la campagne dont parlait Schafer ne sont plus en ville. La ville nous apporte une espèce de brouhaha sonore, celui du moteur à explosion, qui fait que tous les micro-silences et les petits bruits sont masqués. Nos notions de référence sont donc mises à mal, et peuvent nous conduire à accepter le pire en termes de musique. Il faut qu’il y ait une prise de conscience nécessaire et indispensable pour la musique de demain.

Je tiens à vous remercier parce que vous m'avez fait prendre conscience du danger que représente la compression sonore — le fait de remonter tous les niveaux, cette radio en continu quand on est au supermarché, ou dans le bus, un flux sonore souvent là pour distraire, mais peut-être aussi s’empêcher de penser.
Pour parler de la qualité du son, je vais prendre un peu le contrepied en rappelant une observation de Jean-Claude Risset : quand on entend Charlie Parker à travers dans un vieux magnétophone avec un filtrage, les craquements d’un tourne-disque rayé, on reconnaît Charlie Parker tout de suite ! Alors, puisque vous êtes acousticien, comment expliquez-vous ce fait ?


Jean-Claude Risset était un homme que j’adorais, lui aussi chercheur, musicien, compositeur. Il a beaucoup contribué à la prise de conscience de la qualité sonore. Notre intelligence rend compte du fait que ce qu'il y a de plus important n’est pas ce que l’on croit : c'est ce qu'il y a « entre » la musique, « entre » les notes, etc... Dans une attaque de violon ou de guitare, on a déjà tout… Dans la manière de pincer la corde ou de tirer l’archet, on a déjà l’identité de l'interprète. Redisons-le : lorsqu’on attaque une note, il y a un bruit, le transitoire et, derrière, l’entretien de la note, qui donne la hauteur avec son timbre propre. Au moment où vous attaquez, vous avez déjà l'essentiel, le timbre est donné à travers cette structuration du bruit, qui n’est pas un bruit blanc, ni un bruit rose, mais celui qui appartient au musicien, à partir de là on a déjà l'essentiel de l’identité de la personne qui est derrière. Je donnerai en exemple une expérience que nous avions réalisée à l’Ircam : vous prenez une attaque de violon et une attaque de clarinette, vous coupez les 50 premières millisecondes de l’attaque du violon et vous la faites suivre par l’entretien de la clarinette : celui qui écoute dira que c'est un violon, pas un très beau violon, mais un violon quand même. Inversement si vous prenez une attaque de clarinette suivie par l’entretien du violon, on entend une clarinette, même si ça n’a duré que 50 millisecondes. Donc on est loin encore d’avoir compris ce qui se passe sur le plan de la perception auditive et c’est là qu’on attend beaucoup des chercheurs et des neuroscientifiques sur le rôle du cerveau dans ce qu’on appelle la reconnaissance du timbre. Le timbre n’est pas ce qu’on imagine, le timbre n'est pas lié à une note tenue essentiellement à l'attaque, et à la manière avec laquelle les choses arrivent. Encore une fois, les attaques sont aujourd’hui très altérées par la compression dont on parlait plus haut. On reste sur un même ton et sur un même niveau d’énergie, en remplissant ainsi l’espace, on ne laisse plus le temps à celui qui écoute d’écouter, et de se faire son interprétation. C’est une véritable asphyxie, qui empêche le mélomane de comprendre le message, ou de reconnaître celui qui s’exprime.
Les enregistrements analogiques de Charlie Parker, si mauvais soient-ils, ont encore l’essentiel, la modulation. Aujourd’hui on a tendance à tout aplatir, pour être au-dessus du niveau sonore de la ville.

Encore à propos de ce flot sonore continu, je pense à Morton Feldman dont la musique comporte tant de silence, et quelques notes pianissimo, je pense que cela pourrait aider à retrouver ce goût du silence, et son lien essentiel à la musique… Mais pour mentionner maintenant d’autres thématiques de la Semaine du son, la santé auditive est-elle un sujet de très important pour la Semaine du son ? Nous pouvons mentionner Shelly Chadha ?

Shelly Chadha, qui est indienne, et qui est maintenant à la tête du département audiologie au sein de l’Oms (Organisation mondiale de la santé – WHO World Health Organisation), mène un travail important pour lutter contre le fléau de la malaudition, qui touche aujourd’hui 1,3 milliard de personnes, quasiment une personne sur quatre, surtout chez les moins de 35 ans. Sans être catastrophiste, on doit être conscient que l’oreille est aujourd’hui menacée, avec les acouphènes (sifflement dans les oreilles souvent dus aux niveaux sonores trop importants de la ville), les écouteurs, les haut-parleurs, et souvent aussi à cause d’une méconnaissance du son. Dans les écoles, on n’enseigne pas ces choses, le bruit nous est imposé sans qu’on puisse avoir les bons mots pour le maîtriser. Un vocabulaire serait tout à fait nécessaire, nous travaillons avec les écoles associées de l’Unesco afin de définir un vocabulaire international qui permette à chaque enfant de parler du son, d’utiliser un mot adéquat. Lorsqu’on parle de dynamique sonore, on parle de nuance, évidemment, mais on a du mal à comprendre ce qu’est la compression, tout simplement parce que le son ne se voit pas, on a tendance à l’oublier. Or, l’Oms le sait bien, c’est du son que dépend le visuel. C’est parce que j’entends que je vois mieux. Les aveugles sont des voyants d’une certaine manière, celui qui garde l’oreille sur le monde a toujours une vision assez exacte de ce qui se passe. Celui qui n’a que les yeux n’a pas forcément une vision exacte de ce qui se passe, parce qu’il a un champ de vision qui est celui dont il dispose, qui est forcément orienté, alors que l’oreille, à 360 degrés, permet de se construire des images mentales.
Savoir écouter, c’est aussi savoir trier les bons mots des mots insignifiants, autrement dit c’est l’intelligence. La musique, c’est l’intelligence, et savoir écouter, c’est savoir comprendre l’autre.
Comprendre l’autre, c’est ce qu’il y a de plus important sur cette terre. On n’est rien sans l’autre...

Christian Hugonnet,

 

 

 

 

 

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