Jean SERVIN : Psalmi Davidis 1579 (edited by James PORTER.  Turnhout, BREPOLS, Tours, Université François Rabelais, Centre d'Études Supérieures de la Renaissance, Collection « Épitome musical »,  (www.brepols.net ), 2014, cxxviii + 775 p. – 115 €.

 

À l'époque humaniste, soucieux de retourner ad fontes (aux sources grécolatines), les poètes  ont cultivé le latin classico-humaniste et se sont inspirés des structures strophiques et des schèmes métriques pratiqués, entre autres, par Horace (Odes), Catulle, Martial, Virgile.

C'est le cas des paraphrases néolatines de Psaumes réalisées par l'humaniste écossais George Buchanan (1506-1582) et mises en musique par Jean Servin (v. 1530-apr. 1596), actif à Orléans et à Lyon, également auteur de nombreuses chansons en style polyphonique traditionnel, mais marquées par l'influence italienne madrigalisante. Le Recueil intitulé : Psalmi Davidis a G. Buchanano versibus expressi, nunc primum modulis IIII, V, VI, VII et VIII vocum, a I. Servino decantati, a été publié à Lyon par Charles Pesnot qui, vraisemblablement, souhaitait le vendre en France lors des Foires du livre lyonnaises. Ces Psaumes sont dédicacés au Roi Jacques VI d'Écosse, ancien élève de George Buchanan. L'imposant volume comprend d'abord une très substantielle Introduction (en anglais et français) concernant l'environnement historique, la biographie de J. Servin, la description matérielle des Psalmi Davidis en 5 Cahiers séparés à raison d'un par voix : superius, contratenor, tenor, bassus, quinta pars (voix ajoutée à certains Psaumes), y compris les lieux de conservation. Tous les cahiers séparés ne nous sont pas parvenus, comme il ressort du Tableau I (p. li) indiquant ceux qui subsistent, avec diverses mentions : emplacement, cahier, provenance, cote, reliure et décoration, foliotage, marques distinctives. James Porter décrit les contextes de leur composition, leur contenu, leur organisation. Il précise la répartition des voix (Tableau II) et donne les modèles métriques exploités par George Buchanan : strophes sapphique, alcaïque, asclépiade ; vers hexamètre, dimètre iambique, entre autres. Sur le plan prosodique, Jean Servin respecte scrupuleusement la quantité des syllabes (longues ou brèves), le rythme et l'accentuation des mots. Il utilise fréquemment les procédés rhétoriques, quelques tournures madrigalesques, la modalité,  les techniques du cantus firmus et du faux-bourdon. Ces compositions n'ont pas une finalité fonctionnelle et ne sont donc pas destinées au chant d'assemblée. Comme le conclut James Porter, avec ces Psaumes : « il s'agit d'une œuvre profondément émouvante et qui, de par son caractère humaniste et son habileté artistique, transcende les limites du temps ».

 

 

 

L'essentiel de cette remarquable publication est donc la reproduction des Psaumes, non pas en cahiers séparés et en notation blanche comme dans l'original, mais restitués sur portées (3 à 8 voix). Au gré des Psaumes, Jean Servin fait appel aux entrées successives, imitations, mélismes, notes de passage, au style allégé et, pour une meilleure intelligibilité du texte, au style note contre note, homorythmique et homosyllabique, par exemple à la mesure 47 du Psaume XXI (Domine, in virtute tua selon la Vulgate) : Quod hoste victo rex triumphat selon Buchanan, sur les paroles : Et vota supra et ante vota hunc omnibus… à 3 temps (p. 321). Pour évoquer la joie, il utilise des mélismes expressifs et pratique en général la traduction musicale figuraliste des images et des idées du texte. Ces 772 pages de Psaumes transcrits en notation moderne — si bien gravés et mis en partition par James Porter dans le cadre de la Collection Épitome musical, émanant du Centre d'Études Supérieures de la Renaissance (Université François Rabelais de Tours) — constituent un « monument de la culture huguenote [et humaniste] achevé en des temps agités et dans un contexte qui n'était pas toujours favorable à ce genre de musique ». Les spécialistes de la littérature néolatine du XVIe siècle, les chefs d'ensembles vocaux, choristes, musicologues et théologiens apprécieront à sa très juste valeur cet impressionnant volume (étayé de trois portraits : George Buchanan, King James VI, Simon Goulart ; de pages de titre, dédicace…). Bel exemple d'interaction entre Réforme et Humanisme évoquant une étape particulière de l'histoire des mentalités littéraires et des sensibilités religieuses.