Il est rare de trouver à l'opéra un totale adéquation entre un auteur dramatique et un compositeur lyrique. Ce fut le cas de Debussy et de Maeterlinck pour Pelléas et Mélisande, de Richard Strauss et d'Orscar Wilde dans le cas de Salomé, ou plus près de nous de Martin Crimps et de George Benjamin pour Written on Skin. Pour son nouvel opéra, Philippe Boesmans (*1936) a choisi non pas une référence littéraire du passé, comme Shakespeare (Wintermärchen/Contes d'hiver), Witold Grombowicz (Yvonne Princesse de Bourgogne) ou August Strindberg (Julie) mais un auteur contemporain,

Joël Pommerat (*1963). Ce dernier précise « écrire des spectacles » plutôt qu'être auteur de théâtre. Il n'empêche, sa pièce Au Monde, premier volet d'une trilogie, créée en 2004, reprise en 2013 à l'Odéon, a été adaptée au projet opératique envisagé par Philippe Boesmans, à l'initiative du directeur de La Monnaie, Peter de Caluwe. Un huis clos à huit personnages autour de la passation de pouvoir au sein d'une grande famille d'industriels. Joël Pommerat se réfère à Tchekov et à Maeterlinck et imagine un théâtre très visuel, convoquant l'intime,  cherchant à capter l'attention du spectateur autant par ce qui est exprimé que par le non dit. « Dans Au Monde il n'y a que des choses voilées » souligne-t-il, et d'ajouter « c'est une histoire qui est en déconstruction de l'histoire ». Car ses personnages s'enfoncent souvent dans l'inconnu et agissent au gré des événements tels qu'imaginés. Il y a, précise Pommerat, chez eux une idée d'indétermination, parce qu'ils « sont dans le déni ou laissent certaines choses dans l'informulé ». Son écriture est tendue, malgré un continuum souvent lent et il se dégage de la progression de scène en scène, un climat d'étrangeté, catalysant peur et angoisse, à la  frontière du thriller, voire du grotesque dans certaines répliques banales ou naturalistes. Le texte appelle sa mise en scène, et l'auteur ne conçoit ps d'en confier la réalisation à un autre que lui-même, par souci de cohérence. C'était le cas de la pièce, ce le sera de l'opéra.

 

 

 


© Elisabeth Carecchio

 

 

 

Un tel texte, une telle poésie du mot appellent la musique - elle est au demeurant déjà très présente dans la pièce. Philippe Boesmans reconnaît avoir été séduit par la démarche de Pommerat. Le compositeur occupe une place singulière sur l'échiquier de l'opéra contemporain, s'affranchissant des courants établis. Son style revendique une totale liberté dans l'expression musicale et prône un souci de naturel, ne le rattachant à aucun système. Comme le remarque le chef d'orchestre Patrick Davin, «  il élimine les dernières traces de dissonance pour arriver dans la consonance ». On reste dans la tonalité, élargie certes, mais la musique, si variée soit-elle, s'écoute sans effort, et ses combinaisons instrumentales souvent audacieuses (trombone et piccolo, cordes et accordéon) ne heurtent pas. L'orchestre fourni est utilisé souvent avec parcimonie et les grands climax sont peu nombreux autant que soudains. Comme le sont de brusques accélérations auxquelles fait suite un relâchement du tempo tout aussi inopiné. Il se dégage une aura souvent magique du fait du recours à des oppositions de couleurs et de rythmes, des effets de résonances installant un accompagnement chatoyant pour les voix. Si Pommerat se réfère à Maeterlinck, Boesmans pense à Debussy et à son Pelléas et Mélisande. Cela se sent dans la prosodie vocale : plus d'une phrase du texte de la Seconde Fille fait penser à la manière qu'a Mélisande de dire le texte. Et il est jusqu'aux caractéristiques vocales de chaque protagoniste, par ailleurs soigneusement déterminées par Boesmans en fonction du personnage, pour rappeler cette évidence. Le fils prodigue Ori a le timbre du baryton Martin de Pelléas, le Père celui un peu caverneux d'Arkel, et on perçoit chez La Fille aînée quelque réminiscence de la manière de Geneviève. 

 

 

 


Charlotte Hellekant, Flur Wyn, Patricia Petibon ©Théâtre de La Monnaie

 

 

 

Le spectacle donné à l'Opéra Comique, en coproduction avec La Monnaie, où il fut créé en mars 2014, est assez mémorable. Par sa présentation scénique d'abord : un immense écrin noir aux hauts murs que percent quelques raies de lumière blanche, vers laquelle se love les deux filles les plus âgées, appels de l'extérieur, et que peuplent des éclairages géométriques façonnant l'espace ; une table recouverte d'une nappe blanche, qui devient lit tout aussi immaculé, quelques chaises où se placent les uns et les autres. C'est que la régie d'acteurs de Pommerat est d'une précision au scalpel, chaque pas compté, chaque geste pensé de l'intérieur, chaque regard empli de sens. Le continuum dramatique est assuré par de courtes scènes qui s'achèvent souvent par une réplique tranchante, le noir s'en suivant. Il y a un continuum quasi cinématographique dans cette façon de concevoir l'écoulement du temps. La claustrophobie ambiante est parfois à la mesure de l'angoisse existentielle des personnages. Car la cellule familiale se disloque peu à peu, empêtrée dans ses rivalités insinuantes, sur fond de banal quotidien. Pas un de ses maillons ne se vit autrement que tourmenté par un quelque chose qu'il ne perçoit pas toujours clairement, sauf la déchéance du Père et les manœuvres pour assurer sa succession. Un sentiment de vacuité s'empare de chacun, car Pommerat instille des « troubles » à travers le prisme de la fiction théâtrale. L'étrangeté des situations est rendue par une exploration de l'intime. Les interprètes atteignent une dimension archétypale. Les trois sœurs surtout, si différentes l'une de l'autre : la Fille aînée, Charlotte Hellekant, désabusée, dépassée, la Seconde Fille, Patricia Petibon, aussi vive que l'autre est atone, d'un formidable engagement vocal et scénique à travers ses volte face, la plus jeune Fille, Fflur Wyn, énigmatique, tout droit sortie d'une pièce de Maeterlinck, mais résolue à affirmer sa différence et à se démarquer de cet enfer. Si Le père est quelque peu effacé vocalement, du moins sa présence en impose. Le fils aîné, Werner Van Mechelen, est un couard, et le cadet Ori, le seul a avoir un nom, étrange comme Pelléas, à la fois présent et si décalé par rapport aux autres, d'une belle ressource vocale, enfin Le mari de La fille aînée, Yann Beuron, aussi à l'aise dans la langue de Boesmans qu'il l'est dans ce marigot. Patrick Davin affectionne cette musique et tire du Philar de Radio France, qui sait ce qu'opéra veut dire, des effluves envoûtantes, magnifiant le travail d'orfèvre de Philippe Boesmans. Mémorable !

 

 

 

A noter que la firme Cyprès édite le CD de l'opéra tel que capté lors de la création mondiale à La Monnaie, avec une distribution identique, à l'exception du rôle d'Ori qui était tenu par Stéphane Degout (2CDs Cyprès : CYP4643 ; TT.: 114'41).