La Force du Destin à l'Opéra Bastille

Giuseppe VERDI : La Forza del Destino.  Melodramme en quatre actes.  Livret de Francesco Maria Piave.  Marcelo Alvarez, Violetta Urmana, Vladimir Stoyanov, Nadia Krasteva, Kwangchul Youn, Nicola Alaimo, Mario Luperi, Nona Javakhidze, Rodolphe Briand, François Lis.  Orchestre & Chœurs de l'Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan.  Mise en scène : Jean-Claude Auvray.

 La  Force du destin a mauvaise réputation.  On lui reproche son livret à la fois abscons et désordonné.  On fait grief à Verdi d'avoir accepté une histoire invraisemblable, de donner dans le mélange des genres.  Mais c'est peut-être de ce dernier trait que l'opéra tire sa force.  Verdi était avant tout un fin dramaturge et savait comme peu subodorer dans une action, même livrée brut, comment en faire une trame d'opéra.  Le livret de Piave, cet « immense panorama romantique » où se côtoient « le

tragique et le burlesque, inséparablement liés dans le vie » (Jacques Bourgeois), offre un terrain d'expérience d'une vraie richesse.  Verdi a vite su le parti qu'il pouvait tirer musicalement de la désespérance d'une femme dont l'espoir d'amour est ruiné par un coup de feu malencontreux tuant le père de famille, la féroce vengeance d'un frère que sa fierté espagnole ne peut conduire qu'à l'intransigeance d'une vengeance inexorable, l'incroyable malheur s'abattant sur un amant, héros généreux sans doute, condamné à subir l'avanie du sort.  Mais aussi la grandeur d'âme d'un Père supérieur du couvent qui recueillera la femme puis l'amant, ou la faconde de ce frère tourier, chargé de détendre une atmosphère souvent à couper au couteau.  Que dire encore de cette cantinière sortie d'un tableau de Velázquez, haranguant une foule bigarrée, quoique bien docile.  Mais n'est-on pas dans une Espagne guerrière et aimant la dive bouteille ?  Tous ces caractères sont typés et pas si ridicules qu'on a cru devoir le professer.  À y regarder de près, on constate des oppositions étonnantes : Leonora et Preziosilla, Don Alvaro et Don Carlo, Padre Guardiano et Fra Melitone, du grave au léger, de l'héroïque au douloureux, du sublime au cocasse.  N'est-ce pas là la marque des « contradictions de l'âme humaine » (ibid.) ?  Il est heureux que l'Opéra de Paris réinscrive ce « melodramma » à son répertoire, la dernière production remontant aux années Liebermann.  Et donc, tente de le réhabiliter dans la conscience des mélomanes, voire des aficionados.  La production de Jean-Claude Auvray est sobre et ne cherche pas à imposer quelque relecture.  Sans vouloir comparer à ce qui se fait à peu près partout aujourd'hui, elle paraît minimaliste.  Une succession de tableaux léchés, nantis de beaux éclairages, et enrichis de costumes dans le pur style ibérique (la taverne, l'intronisation de Leonora au couvent, la scène finale joliment dépouillée) laisse l'action progresser sans heurt.  C'est une approche illustrative, qui ne prend pas de risque.  Mais les scènes d'action ont moins d'impact.  Ainsi les visions de guerre de la deuxième partie sont-elles peu imaginatives : un plateau plongé dans le noir d'où émergent les silhouettes de soldats courant en tous sens.  Les apartés réunissant Carlo et Alvaro sont ménagés moyennant l'abaissement d'une toile peinte.  Le chœur final de cette partie, le fameux Rataplan, est résolument ancré dans la convention opératique de naguère, la foule avançant à pas cadencés vers le devant de la scène.  Un premier degré un peu trop marqué.  Auvray dit avoir cherché une certaine unité pour conjurer la difficulté scénographique tirée de la multiplicité et de la variété des lieux.  Sa recette visant à procéder par addition ou soustraction pour modifier l'espace au fil du récit laisse interrogateur.

La Force du destin, c'est sans doute d'abord un formidable festival de musique.  À cet égard, le spectateur de l'Opéra Bastille est comblé.  La direction de Philippe Jordan évite le pathos comme une inutile brillance.  La finesse instrumentale est exemplaire et l'on sent l'orchestre vraiment en phase avec son chef.  L'attention particulière qu'il porte aux cuivres signale un souci de vérité sonore dans le recherche de la couleur.  Du flux aussi qui laisse à la pâte verdienne loisir de s'épancher naturellement.  La conduite des chœurs est tout aussi efficace.  Jordan a opté pour la version d'origine, de la création de 1862 à Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire sans faire précéder l'opéra de l'ouverture conçue pour le reprise de 1869, à La Scala.  On entre directement, comme de plain pied, dans le premier tableau.  Mais les trois accords sont déjà inscrits, sous forme de trois notes, dans le tissu orchestral.  La Sinfonia de 1869, il a fait choix de l'insérer entre ce tableau et le suivant.  Belle idée, dans la mesure où, quoiqu’on en dise, cette ouverture munie des trois illustres accords du destin, et jouée ici très vite et sec, constitue un résumé de la pièce.  Marcelo Alvarez prête à Alvaro un timbre de ténor radieux et subtil, qu'il s'agisse des airs ou de ses autres interventions.  Comme Vladimir Stoyanov un beau legato à la partie de baryton de Carlo, en particulier lors de l'aria « Urna fatale ».  L'échange entre les deux, d'abord amical, puis virant à la confrontation sans merci, a quelque chose d'excitant.  Ces duos dont Verdi sait si bien innerver sa trame dramatique, illuminent la pièce.  Le grave bien sonore de basse profonde de Kwangchul Youn, hier Gurnemanz à Bayreuth, fait des interventions du Padre Guardiano des moments essentiels.  Et Nicola Alaimo est un amusant Melitone, bien chanté, pas trop histrion, dans la lignée d'un Bacquier.  Côté dames, les choses ne viennent pas aussi naturellement.  La Preziosilla de Nadia Krasteva manque de mordant vocal.  Si le premier air, « du tambour », passe la rampe, le « Rataplan » laisse sur sa faim, plus conventionnel qu'inventif de par la régie, artificiel dans le rendu sonore.  La Leonora de Violetta Urmana déçoit, à la limite du contre-emploi.  Et si le désastre est évité, c'est au prix d'un effort quasi visible.  Ni la jeunesse passionnée qui se transmute vite en douleur irrépressible, ni l'aura de la grande soprano verdienne ne sont au rendez-vous.  Seul, le final et déchirant « Pace, pace, mio Dio » retrouve émotion et belle évocation vocale.