Cecilia Bartoli, irrésistible Sémélé

Georg Friedrich HAENDEL : Sémélé.  « Musical drama » en trois actes.  Livret de William Gongreve. Cecilia Bartoli, Charles Workman, Hilary Summers, Christophe Dumaux, Liliana Nikiteanu, Jaël Azzaretti, Brindley Sherratt.  English Voices.  Orchestra La Scintilla an der Oper Zürich, dir. Diego Fasolis.

Afin de se renouveler et de continuer de plaire au public londonien qui se lassait de l'opéra italien, Haendel eut l'idée, dans les années 1730, de se tourner vers un autre genre, « l'oratorio volgare », dans la manière de l'opéra, et chanté en langue anglaise.  Sémélé est créé au King' Theater de Covent Garden en février 1744.  Inspirée de la mythologie païenne, la destinée de la belle Sémélé, une mortelle aimée de Jupiter qui flirte avec l'adultère sous le yeux horrifiés de Junon, ne saurait la

conduire qu'à sa  perte.  Car l'épouse royale délaissée a juré de faire plier cette incroyable égérie.  La dramaturgie est suffisamment élaborée pour produire une pièce solidement construite et d'une extrême richesse musicale.  Les airs sont grandioses et les récitatifs parfaitement intégrés dans la trame dramatique, souvent accompagnés.  Chacun des trois actes dispose de sa propre ouverture instrumentale.  Un duo et plusieurs chœurs agrémentent ce qui est une suite d'arias, au demeurant fastueuse.  Le concert donné à Pleyel, par les forces de l'Opernhaus de Zurich tient ses promesses.  On sent même, dans cette exécution, la théâtralité du spectacle zurichois, mis en scène par Robert Carsen (et disponible en DVD).  Par exemple, à travers les postures hyperboliques de Junon (dont on manque le costume, façon « reine d'Angleterre » avec la couronne impériale d'apparat, et le sac à main de cuir noir, façon « Mme Thatcher »)… L'incontournable, bien sûr, est la prestation de Cecilia Bartoli, de passage à Paris pour autre cause (voir supra) : les dix airs dont est doté le rôle sont une fête vocale de tous les instants.  L'aria « Endless pleasure », où Sémélé ose railler Jupiter soi-même, « il n'y a d'éclat que dans ses yeux », est pur enchantement, qui se conclut avec le chœur.  Plus tard « O, sleep », si lent et d’un ppp quasi hypnotique, offre une ligne de chant plus qu'éloquente.  « Myself, I shall adore » transporte au-delà de la virtuosité dans une douce guirlande de vocalises.  Tout au long du concert la grande Bartoli est générosité vocale, intensité expressive.  La sûreté de la vocalise legato trouve là une sorte d'accomplissement confinant à l'idéal.  Un « carissima » tombé du balcon, juste après la pause, salue à sa manière cet événement.  Charles Workman est fidèle à lui-même, impeccable, même si légèrement mal à l'aise dans un deuxième air pris très lent, habitant avec élégance ce dieu Jupiter qui emprunte les habits d'un mortel et ne cherche pas à pontifier.  Hilary Summers est plus vraie que nature en Junon vengeresse, et on admire la belle vocalité de la mezzo Liliana Nikiteanu, Ino.  Lors du duo où elle rejoint Sémélé, les deux voix s'enlacent idéalement.  Belle incarnation d’Iris par Jaël Azzaretti et de Cadmus par le baryton basse Brindley Sherratt.  Christophe Dumaux, Athamas, cet autre contre-ténor français défendant les couleurs de ce répertoire, est formidable de précision toute en souplesse, et le timbre est dans la veine d'un Dominique Visse.  Ce qui à première vue, dans la direction de Diego Fasolis, peut paraître lymphatique, traduit en réalité un souci de traiter la musique de Haendel avec respect et sans hâte inutile.  Il truffe son exécution de mille nuances, notamment ppp, et l'orchestre La Scintilla, qui a l'habitude de jouer ce répertoire avec les plus grands, justifie une enviable réputation.  Enfin les English Voices apportent une aura d'authenticité britannique certaine, comparé à leurs confrères zurichois, sans que cela ne diminue en rien les mérites de ces derniers.