Une allègre Vie Parisienne à l'Opéra de Lyon

Jacques OFFENBACH : La Vie Parisienne.  Opéra-bouffe en quatre actes (1873).  Livret de Henry Meilhac & Ludovic Halévy.  Jean-Sébastien Bou, Boris Groppe, Laurent Naouri, Blandine Staskiewicz, Michelle Canniccioni, Sophie Marin-Degor, Guy De Mey, Tansel Akzeybeck, Thomas Morris.  Orchestre & Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Gérard Korsten.  Mise en scène : Laurent Pelly.

Rarement compositeur aura écrit pareil hymne à la gloire d'une ville, et non des moindres.  Délaissant la mythologie aux fins de scruter le temps présent, ce qui lui avait tant réussi avec La Belle Hélène ou Orphée aux enfers, Offenbach cherche à analyser des thèmes modernes.  La frénésie qui s'est emparée de la capitale française en cette époque faste du Second Empire lui en offre l'occasion.  L'actualité des objets familiers même, car comme le dit Reynaldo Hahn, « la fièvre des êtres se

communique aux choses, tout est animé d'une vibration frénétique ».  La Vie Parisienne est un miroir de la société de l'époque, de ses classes aussi bien populaires qu'aisées.  Il faut du talent pour donner forme à tout cela, et surtout éviter de sombrer dans la caricature banale.  Laurent Pelly en a à revendre.  Son approche plus que malicieuse fait des ravages.  Car elle est amusée, narquoise, voire caustique.  Peu de choses échappent à ce regard acéré.  Une constante animation maintient en haleine : la gare Saint-Lazare sera un lieu de passage obligé de gens qui ont une improbable idée de s'y rencontrer, de personnages la traversant sans réfléchir, dans des attitudes saccadées.  Ces gens ont mille travers, que Pelly va scruter sans pitié.  Car ne se prennent-ils pas pour autre chose que ce qu'ils sont ?  Tels ces domestiques s'affairant avec aisance à assumer le rôle de leurs bourgeois de maîtres.  On y voit aussi des touristes débarquant d'on ne sait où, triés sans ménagement au faciès par de zélés douaniers, des quidams excentriques arpenter Dieu sait quelle trajectoire.  Le décor de ladite gare de l'ouest est parfaitement déjanté, escalators, affiches, véhicule de police muni de gyrophare, taxi attendant de potentiels clients.  Plus tard, c'est dans un lieu ouvert que se situeront les délirantes soirées parisiennes où se retrouve une société cosmopolite : une maquette de Paris stylisée et surtout, en toile de fond, un diagramme de la capitale, qui se muera en plan du métropolitain muni de ses lucioles qui, en guirlande, indiquent les stations.  L'emphase comique n'est pas exagérée, tout au plus soulignée par des traits bien ciblés.  Comme déjà illustré dans ses précédents spectacles Offenbach au Châtelet, Pelly se déchaîne lors des intermèdes.  Il les chorégraphie de main de maître : des figures d'automates ou au contraire d'un parfait dégingandé, tels, au second entracte, entre les actes III et IV, ces balayeurs vêtus vert fluo, qui ramassent sans ménagement les restes de la fête.  Ce seront des dames plus qu'éméchées, versées sans vergogne dans de vastes poubelles de la ville.  Le trait est féroce et l'on rit jaune.  Mais aussitôt une touche poétique dissipe tout : l'apparition, à califourchon sur le manche à balai du cantonnier, d'une égérie au sourire désarmant, comme sortie d'un conte de fées !  On se régale de cette théâtralité, de cette frénésie des êtres et des choses.  Le finale du III,  « il est gris, tout à fait gris », est époustouflant : le pauvre baron suédois qui a voulu « s'en fourrer jusque-là » est pris à son propre mot.  Affalé sur l'immense table du banquet, il va, à mesure que celle-ci se transforme en bascule, être balloté en tout sens.  «  Tout tourne, tourne, tourne ».

La formation orchestrale réunie semble peu fournie et le rendu sonore manque un brin d'opulence.  Mais l'entrain est là, car Gérard Korsten sait ménager les effets savamment distillés par Offenbach, à l'heure des ensembles en particulier.  Sa distribution est bien dosée côté messieurs.  Jean-Sébastien Bou et Boris Grappe campent les deux larrons amoureux de la même femme, réunis dans l'adversité lorsqu'ils se la voient ravir par un troisième.  La faconde vocale est au rendez-vous.  La palme revient cependant à Laurent Naouri en Baron de Gondremarck : frivole, désopilant avec un désarmant air de ne pas y toucher, ménageant gourmand les inflexions cocasses imaginées par Offenbach.  La diction est à faire pâlir bien de ses collègues.  Parmi les autres rôles, on relève la métamorphose savoureuse de Guy De Mey, Frick le bottier devenu général d'un soir.  Mais on est déçu par le Brésilien de Tansel Akzeybeck, peu au fait de l'abattage vocal exigé par cette figure excentrique.  Dommage,  car ce représentant du cosmopolitisme tient une place importante dans la pièce, au finale du dernier acte en particulier.  Les dames ne sont pas toujours inspirées.  Michelle Canniccioni est une baronne de classe. Mais ni Gabrielle (Sophie Marin-Degor), ni la Métella de Blandine Staskiewicz ne sont à la hauteur de la vocalité requise, du moins dans l'optique « sérieuse » de l'opéra-bouffe, par différence avec une approche d'opérette, qui peut sans doute souffrir, vocalement, plus de désinvolture.