Gioacchino ROSSINI : La Cenerentola.  Dramma giocoso en deux actes. Livret de Jacopo Ferretti.  Karine Deshayes, Javier Camarena, Carlos Chausson, Riccardo Novaro, Alex Esposito, Jeannette Fischer, Anna Wall.  Orchestre et chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Bruno Campanella.  Mise en scène : Jean-Pierre Ponnelle (réalisation : Grischa Asagaroff).

Aussi incroyable que ce soit, la mise en scène de La Cenerentola conçue par Jean-Pierre Ponnelle, n'avait jamais atteint Paris. C'est enfin chose faite à l'Opéra Garnier ! Créée (avec Claudio Abbado) dans les années 1970, elle devait tourner dans bien des grandes maisons à travers le monde.  Il s'agit de sa deuxième mise en scène d'un opéra de Rossini.  Ponnelle était fasciné par ce maître dont les schémas clairs et bien ficelés et la musique combien divertissante dictaient sa manière.  Cette dernière surtout, tant le mouvement est insufflé aux ensembles comme aux dialogues avec une totale rectitude.  Les récitatifs encore, « aussi importants que les parties chantées » dira-t-il.  À l'origine décorateur, Ponnelle allait venir à la mise en scène par

nécessité, tant la symbiose entre direction dramatique et environnement décoratif lui paraissait déterminante.  « Le décor est pour moi l'un des éléments de dialectique qui composent le phénomène du théâtre ». Après un inoubliable Barbier de Séville (Salzbourg, 1968), Ponnelle s'attache donc à La Cenerentola dont le concept se fonde sur des décors alliant pittoresque (la demeure étriquée de Don Magnifico, véritable maison de poupée, percée de quatre chambres autour d'une pièce sans âme avec son âtre) et féerie : le fastueux palais du Prince, dont le dispositif en trompe-l'œil achève une idée de merveilleux. On savoure, du premier, les effets de simultanéité qu'il confère au jeu dramatique, du second, la combinaison entre symétrie et perspective, d'où s'échapperont des personnages fantasques.  Tout cela se coule dans des couleurs soit maussades, un camaïeux de gris, soit lumineuses, l'opposition du noir et du blanc, si cher au Français, forgeant un vrai esthétisme poétique.  La magnificence des costumes ajoute à la finesse, permettant d'évoquer un XVIIIe siècle délicieusement réimaginé.  Chez Ponnelle, rien n'est imposé. Tout découle du flux musical, au point de fonder la dramaturgie sur son exact débit, de régler tout mouvement sur la mécanique rossinienne : la démarche saccadée des deux sœurs, celle réglée comme une chorégraphie du valet passé maître Dandini. Le traitement du petit chœur d'hommes est exemplaire : tels arrêts sur image les saisissent comme une guirlande, dans la décontraction, le contentement de soi, ou la vraie-fausse réprobation.  On ne compte pas les morceaux d'anthologie : la première apparition du Prince déguisé en valet, et de son factotum plus maître que nature, alors qu'une kyrielle de courtisans en habit de chasse rouge vif et haut-de-forme, leur font une haie plus que d'honneur.  Le final de l'acte I, animé de ses fameuses strettes, met le temps entre parenthèse, tout étant soumis à la stupéfaction de chacun.  Les célèbres crescendos rossiniens dégorgent d'effets de surprise, d'attitudes comme interdites, au bord de l'absurde.  Le sextuor des onomatopées du II, où l'expression dramatique se fige pour basculer dans la farce formelle, laisse à voir les six personnages, agglutinés, se tenant par la main en un entrelacs savoureux.  Que dire encore de la scène d'orage, l'immanquable  temporale, qui voit moult quidams chercher refuge sous un seul parapluie !  Ponnelle unit réalisme et monde irréel, dilate temps et espace, fusionne factuel et onirisme.  Le génie naît du foisonnement des idées tout autant que de leur ancrage dans le texte musical. 

 L'interprétation musicale est tout aussi passionnante. Sa réussite, on la doit avant tout à Bruno Campanella dont la battue précise génère une absolue sûreté pour ses chanteurs.  Comme elle insuffle aux musiciens un art de jouer d'une extrême acuité.  Ceux-ci se régalent de ces traits joyeux et piquants, à la petite harmonie notamment. Point de pathos pour faire ressortir ce qui est naturellement fluide, point de brillance inutile pour faire cheminer la courbe mélodique et ses avatars.  Encore moins de « coups » visant à donner du relief à ce qui est, en soi, évident ou d'efforts vains afin de fignoler les fameux excès du cygne de Pesaro.  Mais est-ce bien des excès ? Car ils en ressortent ici plus naturels que jamais. Et l'on est vite gagné par la frénésie ambiante. L'ensemble vocal ne souffre aucune faiblesse. On perçoit chez tous, dans cette « recréation », l'amour que Ponnelle portait à ses personnages, et à leurs interprètes bien sûr.  Alex Esposito prête au philosophe Alidoro, tirant les ficelles, des accents vrais, et son grand air « de la bonté » (sur ombres chinoises) est un des moments phare de la soirée.  Le Dandini de Riccardo Novaro est cabot, endiablé, bien rythmé, et le Don Magnifico de Carlos Chausson un parangon de jeu cocasse, sans exagération, grâce à la perspicacité du regard de Ponnelle sur le personnage.  Les deux sœurs, au nez pointu, agrémentent par leurs mimiques désopilantes, un tandem de « méchantes » bien vues.  Javier Camarena, Ramiro, confirme qu'il est bien l'un des grands ténors rossiniens de l'époque. Jamais les vocalises ne détonnent. La ligne de chant est un enchantement permanent. Enfin Karine Deshayes s'impose comme une Angelina de rêve : maintien de classe, vocalises sûres et souples, mâtinées de colorature imaginatives, sans être artificielles. Le parcours de cette artiste est exemplaire, qui, elle aussi, s'illustre au panthéon des interprètes choisis de  Rossini. On attend avec impatience sa Rosina plus tard dans la saison, à Bastille. Des chœurs, tout est sveltesse et entrain vocal. Au final, un incontestable succès, qui comble un public séduit. Un spectacle dont on souhaite une reprise au plus tôt !