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Catégorie : Opéra

Jules MASSENET : Cendrillon.  Conte de fées en quatre actes et six tableaux.  Livret de Henri Cain, d'après Charles Perrault.  Anne-Catherine Gillet, Frédéric Antoun, Nora Gubisch, Eglise Gutiérrez, Ilse Eerens, Angélique Noldus, Lionel Lhote, Yves Saelens, Quirijn de Lang, Donal Byrne, Patrick Bolleire.  Orchestre symphonique et chœurs de La Monnaie, dir. Alain Altinoglu.  Mise en scène : Laurent Pelly.

On franchit avec Massenet un large pas dans le temps. Peut-être pas dans le sens attendu. Car le retour à Perrault est net. Mais comme le conte n'est pas assez riche pour en faire une intrigue d'opéra, Massenet et son librettiste l'ont corsé de plusieurs touches nouvelles puisées, entre autres, chez les frères Grimm.  Ainsi, étoffent-il le père, Pandolfe, qui se voit assigner une rôle essentiel, à la fois souffre-douleur de sa mégère de femme, mais aussi confident de sa fille, le meilleur ami de celle-ci.  Surtout, ils renforcent la partie de la Fée, la bonne marraine de Lucette-Cucendron.  Fin dramaturge, à l'égal d'un Verdi, Massenet peint ses caractères avec lucidité, leurs émotions, leurs passions pudiques, la douceur de l'amour naissant entre

Lucette, la belle inconnue, et le Prince, triste à force de déceptions.  Un trait comme « Vous êtes mon prince charmant », dans sa naïveté, n'est pourtant pas anodin.  Massenet va entremêler mondes réel et merveilleux, grâce à la variété du discours orchestral et des situations pittoresques.  Laurent Pelly, à La Monnaie, aborde la pièce avec cette imagination féconde, qui le rapproche sans doute de Jean-Pierre Ponnelle.  Pour lui, cette histoire de conte s'illustre à travers un livre : le grand livre à la couverture rouge des Contes de Perrault de notre enfance, illustré par Gustave Doré. La scénographie procédera de cette idée première. Le décor figure une sorte de livre ouvert avec ses phrases accrochées aux murs d'une pièce qui se compose et se recompose au fil de l'action, percée de six portes à doubles vantaux, découvrant des mondes insoupçonnés. « C'est dans le regard de l'enfant que s'enracine notre narration » dit-il.  La régie d'acteurs colle à la partition, elle-même « d'une grande théâtralité qui suggère le moindre mouvement, le moindre regard ».  Les costumes, s'inspirant de la couleur du livre, seront rouge sang pour les robes de ces innombrables princesses prêtes à se jeter dans les bras du Prince, toutes plus excentriques les unes que les autres, qui ne suscitent hélas qu'indifférence de la part d'un être désespérément ailleurs.  La scène du songe de Lucette-Cendrillon est l'occasion d'un intriguant phénomène de démultiplication : l'apparition autour de la belle endormie, d'une poignée d'autres cendrillons, les esprits de la Fée, munies de petites lampes jaunes, pour un ballet féerique.  Ce tableau de la préparation du bal avec l'intervention de la Fée, alors que mille étoiles s'incrustent dans les murs et que s'agitent moult lucioles dans les airs, est d'une rare poésie.  Le bal sera prétexte à une débauche d'agitation de ces dames vêtues du rouge de la passion.  Le premier duo d'amour a cette simplicité qui fait mouche, jusqu'à ce que l'horloge, en forme de porte, s'illumine de douze points lumineux tandis que s'égrènent les douze coups de minuit.  La belle s'évanouira dans l'espace ouvert, avant que ladite porte ne s'obstrue devant le Prince, prisonnier d'un amour malmené par le sort.  Pelly libère naturellement l'onirisme du conte, et malice rime avec poésie, sans causticité.  Ainsi encore de la scène de la lande où se réfugie, désespérée, Cendrillon : une forêt de cheminées fumant, où les protagonistes se retrouvent, allusion au réalisme populaire.

Le bonheur des yeux rime avec celui de l'ouïe.  Alain Altinoglu est en empathie avec la partition de Massenet. Ces phrases qui s'entortillent à l'envi, ces plages de lyrisme qui sourdent lentement et s'enflent, il les manie avec dextérité.  Il accentuera le contraste entre les inflexions délicates et évanescentes, et les déchaînements orchestraux bien sonores, ce qui met en exergue la générosité et la variété de cette musique qui ne néglige pas non plus le pastiche baroque.  L'Orchestre symphonique de La Monnaie a rarement sonné aussi fin et inspiré.  On sait, pour l'avoir entendu à l'Opéra-Comique, que la Cendrillon d’Anne-Catherine Gillet est une perle.  Avec Pelly, elle décuple ses potentialités.  Lors de l'aria « Reste au foyer, petit grillon », elle s'enivre peu à peu de bonheur, virevolte comme un papillon.  Ce qui en fait le prix, c'est le naturel de la déclamation, la sincérité de l'approche. Ainsi de la tirade « Vous êtes mon prince charmant », pur leitmotiv dont on sait gré à Massenet d'avoir eu l'idée, ou dans le récit du bal dont, pour la pauvrette, « il ne reste que cendres ».  La métamorphose de celle-ci, fataliste plus que terne, en superbe reine du bal, presque intimidée par embarras de richesse, est un vrai bonheur !  Frédéric Antoun est le Prince, puisqu'à cette représentation, on a rendu au ténor le rôle, normalement dévolu à une soprano falcon.  Ce qu'on perd en originalité (le mariage de deux voix féminines), on le gagne en vraisemblance. Avec lui, ledit Prince est pur et sobre, et d'une vocalité sûre.  Lionel Lhote est un Pandolfe à la voix de basse claire, idéalement articulée, conjuguant bonté (ses échanges avec Lucette) et autoritarisme vain (ses vraies-fausses résistances vis-à-vis de son horrible femme, la bien nommée Mme de la Haltière).  Celle-ci, Nora Gubisch lui prête une belle santé vocale et une fatuité scénique, que Pelly, malicieusement là encore, accentue en lui dessinant des hanches de matrone.  Les deux sœurs, plus écervelées que méchantes, rivalisent de coquetterie insipide dans leurs costumes en forme de ballon rond, et s'acquittent avec grâce de leur partie.  Le reste de la distribution est de la même eau, la meilleure.