Une Botte secrète bien décochée à l'Athénée

Claude TERRASSE : La Botte secrète.  Opéra bouffe en un acte. Livret de Franc-Nohain.  Compagnie Les Brigands, dir. Christophe Grapperon.  Mise en scène : Pierre Guillois.

Contemporain de Henri Christiné et de Reynaldo Hahn, Claude Terrasse (1867-1923) appartient à ces maîtres qui ont fait jubiler l'opérette française dans le dernier quart du XIXe siècle.  Il doit sa célébrité à une première collaboration avec Alfred Jarry dont il écrit la musique de scène pour Ubu Roi (1896), ce qui l'installe à l'avant-garde du renouveau d'un genre qui n'en finissait pas de regretter

le temps béni d'un Offenbach.  Il fait appel à ses amis des Nabis pour son « théâtre de marionnettes des Pantins ».  Sa rencontre avec Franc-Nohain (1872-1934), l'auteur de L'Heure espagnole de Ravel, générera trois pièces héroï-comiques originales, La Fiancée du scaphandrierAu temps des croisades et cette Botte secrète que monte la Compagnie Les Brigands. On ne saurait, certes, crier au génie, mais force est de reconnaître à leurs auteurs d'avoir ouvert la voie à une forme divertissante d'absurde poétique.  Le sujet est mince, mais nullement ridicule : une sorte de Cendrillon à l'envers qui veut qu'on ne cherche pas chaussure à son pied, mais qu'on soit en quête d'un pied pour tracer une empreinte de botte laissée par un quidam sur le postérieur d'un autre lors du bal du 14 juillet !  Le reste est, bien sûr, léger côté mœurs, et improbable dans l'endroit incongru d'une boutique où l'on négocie la chaussure, symbole sexuel par excellence.  On y rencontre une poignée de personnages attachants, décomplexés question sensualité.  De bottes en bottines, de souliers vernis en escarpins, tout le registre y passe, allégrement.  Le clou est un duo entre une dame fort avenante, cliente devenue propriétaire, et un égoutier, échoué là on en sait trop comment.  Leur désopilant dialogue est ponctué par le refrain « Tout à l'égout... à l'égoutier ».  La facétie, tirée des choses de tous les jours, fait mouche. Car, selon Jarry « Franc-Nohain ordonne les situations les plus folles de son théâtre d'après les règles de la plus saine logique ».  La recette de l'équilibre entre délire et retenue, on la retrouve dans la musique de Terrasse, souple et sans emphase.  La mise en scène de Pierre Guillois garde la bonne distance et ne sombre pas dans l'égrillard facile. Elle tire sur l'humour simple de situation

 

En guise de bis, au débotté, la troupe, au grand complet, donne une revue, sorte de pot-pourri des meilleurs succès de ces dix premières années.  Belle idée.  De fait, la mayonnaise prend plus encore dans ce show endiablé dont le fil rouge est le leitmotiv des boutiquiers et de leurs chalands. Cela débute par « J'entends un bruit de bottes » des Brigands d'Offenbach, pour se poursuivre par quelques morceaux d'anthologie comme « Pour bien réussir dans la chaussure » (Dédé, de Christiné), « le Roi du vermicelle Gavard » (Yes, de Maurice Yvain), le « chœurs des bijoutiers » (Le Diable à Paris, de Marcel Lattès), ou les « Couplets des parapluies » (La Cosaque, de Hervé). L'arrangement musical fait subrepticement surgir quelque motif tiré du Götterdämmerung de Wagner... Le grand finale avec effets de fumées et force surprises, est on ne peut mieux enlevé, à la grande joie d'un public conquis par autant d'entrain et de coups imparables.