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Catégorie : Opéra

Une première : Amadis de Gaule à l'Opéra-Comique

Jean-Chrétien BACH : Amadis de Gaule.  Tragédie lyrique en trois actes.  Livret d'Alphonse de Vismes, d'après Philippe Quinault.  Philippe Do, Hélène Guilmette, Allyson McHardy, Franco Pomponi, Julie Fuchs, Alix Le Saux, Peter Matincic.  Compagnie Les Cavatines.  Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles. Le Cercle de l'Harmonie, dir. Jérémie Rhorer.  Mise en scène : Marcel Bozonnet. 

 

 

 

Jean-Chrétien Bach se vit commander, par l'Académie de Musique, un opéra sur le sujet d'Amadis de Gaule, déjà immortalisé par Lully sur un livret de Quinault, en 1684. Mais aussi par Haendel dans

son Amadigi de 1711.  L'opéra sera créé en 1779 en pleine lutte fratricide entre gluckistes et piccinnistes.  Bach, appelé en médiateur, ne devait convaincre ni l'un ni l'autre camp !  Et pourtant, cette unique pièce française du célèbre fils de Bach, le Londonien, mérite considération.  De Vismes, le librettiste, resserre le schéma conçu par Quinault, réduisant la trame de cinq à trois actes.  Bach compose une musique qui, à plus d'un titre, annonce Mozart, Idomeneo en particulier, qui sera créé deux ans plus tard.  L'amitié entre les deux hommes est connue.  C'est Jean-Chrétien Bach qui introduisit le jeune Mozart à la cour de Londres en 1665.  Les deux compositeurs se rencontrent de nouveau à Paris, en 1778, alors que Mozart prépare son nouvel opéra. Ce qui fait dire au chef Jérémie Rhorer qu'« on trouve dans Idomeneo des détails qui ne sont redevables qu'à Bach ».  Ainsi, le grand air de bravoure de l'héroïne Oriane, au dernier acte d'Amadis, préfigure-t-il les accents tragiques d'une Elettra.  La prédiction d'Ardan est le fait d'une voix de basse, comme sera celle de Neptune chez Mozart. L'effet de spatialisation du double chœur, utilisé par Jean-Chrétien, n'est pas sans faire penser à la fresque chorale de la fin de l'acte II d'Idomeneo.  Surtout, l'élan de la musique, qui prend ses distances avec l'héritage baroque, annonce le classicisme.  Bach écrit pour un orchestre de proportions importantes, savoir l'effectif de l'Orchestre de Mannheim, mais renforcé aux cordes tout comme aux pupitres de cuivres, dont les trombones nouvellement introduits. L'instrumentation est très élaborée : le contrepoint strict du style polyphonique est assoupli pour évoluer vers des formes plus libres.  Les vents se voient assigner un rôle substantiel dans la texture orchestrale, dont la flûte solo ou le dialogue entre celle-ci et le hautbois. La palette de couleurs est moirée et la dynamique travaillée de manière originale, par exemple en des effets de crescendos et de diminuendos, conférant à la trame une réelle vivacité.  Le traitement du chant est tout aussi innovant. Le récitatif est toujours accompagné et le continuum musical enchaîne airs, duos, ensembles et chœurs.  Le style est bref, rendant aux dialogues une aura de vérité.

 

 

La production de l'Opéra-Comique enchante, grâce à la direction de Jérémie Rhorer qui, avec son ensemble du Cercle de l'Harmonie, fait sourdre de cette musique tout un lot de nuances. Un admirable finesse instrumentale pare le discours, toujours alerte, que ce soit dans l'accompagnement des solos vocaux ou durant les divertissements dansés qui ponctuent chacun des actes.  Rhorer fait sonner juste les riches harmonies peaufinées par Bach au chapitre des vents, et tire des cuivres de vives sonorités.  La distribution, qui aborde sans doute pour la plupart de ses membres, une œuvre quasi inconnue, se tire d'affaire avec brio. On découvre, dans le rôle-titre, le beau métal de ténor lyrique de Philippe Do, et une belle prestance. Hélène Guilmette, Oriane, offre une voix de soprano suave, en même temps charnue, et une juste émotion.  L'air « Cruel remords qui me tourmente » montre un vrai sens de la déclamation et une sûre maîtrise de l'affect.  Le couple de méchants, dont Bach prend un malin plaisir à lui faire débiter les plus viles horreurs dans un langage si mesuré qu'il est d'une violence à peine contenue, fait bonne figure ; même si la dame, Allyson McHardy peine, au début du moins, avec le mètre baroque.  Belle prestation aussi de Julie Fuchs, au soprano éthéré, à la fois Fée Urgonde et 1er Coryphée.  Le chœur des Chantres du CMBV est aussi présent que stylé.  La mise en scène de Marcel Bozonnet, qui dit s'être formé auprès de Jean-Marie Villégier, donne une vision sage de cette tragédie en musique qui « entre sacrifice et suicide, explore les grandes figures de la mort ».  La bonne idée est de l'interpréter sans interruption, ce qui renforce la dramaturgie.  Là où l'allégorie est reine, la décoration sera d'époque, avec éléments de carton pâte.  Pourquoi pas après tout, dès lors que servie par les éclairages évocateurs de Dominique Bruguière.  On retiendra quelques belles images, ainsi ces quatre Parques vêtues de noir dessinant une danse rituelle de mort, sur fond de palais en ruines et de cachots gris, ou le coquet tableau du lieto final, dont les rangées de choristes « perruqués » et richement vêtus XVIIIe sont un délicat clin d'œil à la manière de Villégier.