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Catégorie : Opéra

Une Rusalka métaphorique au Royal Opera

Antonín Dvořák : Rusalka.  Conte de fées lyrique en trois actes. Livret de Jaroslav Kvapil. Camila Nylund, Alan Held, Bryan Hymel, Agnes Zwiergo, Claire Talbot, Daniel Grice, Anna Devin, Madeleine Pierard, Justina Gringyte, Gyula Orendt, Ilse Eerens.Royal Opera Chorus. Orchestra of the Royal Opera House, dir. Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène : Jossi Wieler & Sergio Morabito.

 

Il est deux manières de présenter Rusalka, selon qu'on insiste sur l'aspect conte de fées ou qu'on s'attache à extraire le sens caché d'une pièce qui puise ses origines à diverses sources : l'Undine de l'allemand Friedrich de la Motte-Fouqué, la Petite Sirène du danois Hans Christian Andersen, mais aussi le conte populaire poitevin de la fée Mélusine, ou les traces laissées par le folklore russe ou ukrainien, voire une étymologie encore plus lointaine, tirée de l'histoire byzantine.  Dans la mythologie slave, les « rusalki » sont des esprits impurs, vivant dans l'eau des rivières, des femmes ou

des jeunes filles à la fois séduisantes et dangereuses, dont on dit qu'elles ont à voir avec les forces du mal, et qui ne sauraient être exorcisées qu'en faisant un signe de croix.  Qu'en tout cas, le christianisme se refuse à considérer comme fréquentables.  Ces traditions qui, à travers l'évocation  de la nature, se signalent par une exubérance orgiaque et une communion avec la mort, confèrent à ce conte étrange une tonalité métaphorique puissante.  Pour leur production au Royal Opera, réplique de celle présentée à Salzbourg à l'été 2008, les metteurs en scènes Jossi Wieler et Sergio Morabito, comme bien de leurs confrères, s'accaparent de la symbolique, laissant de côté l'univers du conte de fées, visualisé par quelques projections du milieu naturel où évoluent les nymphes et Vodnik, l'Esprit de eaux.  L'idée centrale qui la traverse ressortit à l'allégorie : celle du personnage qui est sans âme.  Rusalka, privée, par la sorcière Jezibaba, de la parole dans ses rapports avec les humains, perd son essence de nymphe aquatique.  Réduite à subir les avanies des hommes, elle n'endosse pas pour autant le statut de femme.  Elle aime le Prince et semble aimée de celui-ci.  Mais cette idylle, a priori naturelle, est contrariée par des facteurs extérieurs, tel le pouvoir de séduction qu'exerce sur le Prince une énigmatique « Princesse étrangère », symbole de l'inconstance humaine.  Elle est, dès lors, ridiculisée durant ses noces, une parodie de danse où, ballotée telle une toupie, elle finit par s'effondrer, épuisée.  Elle sera désormais condamnée à subir l'ignominie du sort des démons : « Je ne suis plus ni femme ni nymphe », gémira-t-elle.  Le dernier acte s'ouvre sur une scène de famille : Jezibaba s'affaire à briquer moult paires de souliers, symbole érotique, Vodnik ronge son chagrin dans l'alcool, les trois nixes, sœurs de Rusalka, apeurées, dévorent quelque roman à l'eau de rose.  Rusalka dit son amertume et attente à ses jours.  Enferré dans le remords, le Prince reconquiert l'être étrange de ses rêves, mais au prix du baiser de mort : ensanglanté, il est précipité par Rusalka dans les profondeurs insondables de l'onde, tandis que celle-ci, comme transfigurée, se fond dans l'environnement naturel qui est le sien.  La vision est drastique et loin du premier degré féerique.  Elle passe par une approche imposant le morceau naturaliste, souvent avec la violence de l'agression.  Ainsi du dialogue cru qui oppose la sorcière à l'ondine, où la mutation de celle-ci en figure humaine par les manipulations passablement effrayantes d'un chat noir.  La décoration faite d'une immense construction de bois, matérialise, par un dispositif tournant, les deux faces d'un monde double : celui du royaume de Jezibaba et de Vodnik, en harmonie apparente avec la nature, de par la présence de la composante de bois et de suggestifs éclairages verdâtres imaginant l'eau profonde et mystérieuse, celui des humains, où gravitent le Prince et ses invités, représenté par un intérieur emprunté, presque kitch, où les accessoires religieux sont en bonne place.  Dans l'un et l'autre, des ouvertures bardées de grilles marquent une limite infranchissable.  Les deux aspects se vivent de manière surréaliste, au bord du cauchemar, mais restent d'une étonnante cohérence dramaturgique.

 

Le spectacle se distingue encore par sa formidable interprétation musicale. Yannick Nézet-Séguin, qui fait ses débuts à Covent Garden, s'assure d'une belle fusion avec l'Orchestre du Royal Opera, et d'un remarquable triomphe public. Dès les premières mesures on est immergé dans l'orchestration riche et luxuriante de Dvořák, où alternent climax puissants et lyrisme intense, que distinguent les glissandos des harpes et la ligne des bois.  Surtout, la transparence est de mise, qui a à voir avec l'impressionnisme français.  Elle révèle surtout une science des couleurs qui n'appartient qu'à Dvořák.  Et qu'il avait déjà expérimentée dans ses quatre poèmes symphoniques sur des thèmes identiques.  Particulièrement appréciable est le travail de leitmotive lesquels, à la différence de ce qu'en fait Wagner, ont pour dessein d'exprimer des sentiments, tels le désir ardent, l'inaccomplissement.  Ils tissent un réseau de résonances dont émanent mystère et passion.  Si Rusalka demeure emmurée dans le silence durant le deuxième acte, combien l'orchestre « parle » pour elle !  On mesure encore combien est étroite la fusion entre texte poétique et musique dont la ligne mélodique épouse la plainte, l'angoisse, le reproche, mais aussi le désir, la joie presque naïve de découverte d'un monde nouveau et autre, en un mot la lutte que porte en soi cette tragédie d'un bonheur inaccessible.  La distribution est dominée par le Vodnik d’Alan Held, vocalement somptueux, dramatiquement prenant, pas si débonnaire qu'il n'y paraît.  Bryan Hymel, le Prince, offre un beau métal de ténor pour défendre un rôle tendu, qui n'a rien à envier à ses homologues pucciniens, et un destin qui se vit comme une rédemption.  Petra Lang est une Princesse étrangère altière, mais on perçoit dans cette belle voix les ravages d'une fréquentation intense des rôles wagnériens lourds, et une flexibilité désormais perdue.  La Jezibaba, Agnes Zwierko, expressif timbre de mezzo sombre, refuse le cliché de la vilaine sorcière qui hante les mémoires enfantines, pour une composition d'une étonnante crédibilité, mêlant  sarcasme et obséquiosité.  Comme à Salzbourg, Camilla Nylund incarne Rusalka avec passion, et en déploie toute l'ambiguïté, ses forces, ses souffrances, son volontarisme jusqu'à l'auto-agression, unique résolution pour en finir avec la frustration d'un désir absolu, inabouti.  On sentait l'interprète ne pas donner toutes ses potentialités.  Une annonce à la fin de l'entracte, la donnait forfait pour la suite.  Sa « couverture », une jeune Irlandaise, Céline Byrne, devait relever le gant avec aplomb et sauver la soirée : le bouleversant air du IIIe acte est délivré comme un lied.  La contribution des trois naïades, comme du chœur, mérite également tous les éloges.