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Catégorie : Opéra

Matthias Goerne interprète Der Winterreise : un moment d'exception

 

On pense au vers « Ô temps ! Suspends ton vol » à l'écoute de l'exécution du Voyage d'hiver par le tandem Matthias Goerne-Christoph Eschenbach, tant elle tient en haleine. Ce cycle, Schubert l'a voulu intensément tragique, lui qui traversait, en cette année 1827, une grave crise morale, qui fera dire à Mayrhofer « la couleur rose s'était effacée de sa vie, l'hiver avait commencé pour lui ». I l retrouve la poésie de Wilhelm Müller, qui lui avait déjà donné La Belle Meunière, et sa thématique de l'errance, de la solitude et de l'idée de mort.  Mais tout ici prend une dimension plus inexorable, sans

rémission.  S'il est parfois question de rêve, c'est de réminiscence de moments de désespoir qu'il s'agit le plus souvent, de souvenirs d'un bonheur fané.  Et même la nuit « n'est plus que symbole de froides ténèbres et repaire de terreurs » (Brigitte Massin, Schubert, Fayard).  Ici, le héros se raconte à lui-même sa propre histoire, une histoire qui se situe déjà dans le passé : le retour en arrière, qui forme même le titre d'un lied, Rückblick, est caractéristique de cette œuvre, surtout dans sa première partie. C'est encore le drame d'une impossible communication avec les autres.  Schubert qui épouse au plus près le pessimisme du poète Müller, évoque au fil de ces vignettes, une douleur indicible.  Le tragique est encore plus affirmé que dans le précédent cycle de Müller. Cela rejaillit sur la structure des mélodies, qui sont plus complexes, d'abord strophiques, puis de forme plus ouverte au fur et à mesure que progresse le cycle. L'unité est établie plus par le climat d'ensemble que par une structuration textuelle : la volonté de traduire, au fil des lieder, toujours plus intensément, une désespérance, presque immuable. L'interprétation est poignante, intensément vécue, par des tempos souvent très lents. Rarement a-t-on touché du doigt aussi clairement cette fusion entre mélodie vocale et partie pianistique, alors que ce que dit le texte semble, en plus d'une occasion, se différencier du ressenti procuré par l'accompagnement, par exemple dans Feu follet, où le piano chante l'instable, le fuyant, alors que la voix narre une histoire étrange et morne.  Goerne, souvent penché vers le clavier de son partenaire, semble y puiser sa ressource vocale ; Eschenbach, suspendu aux lèvres du chanteur, assure des nuances proprement magiques. Les inflexions que Goerne apporte au phrasé comme les changements de couleurs dont il affecte le timbre du baryton, sont pure magie, passant du ppp le plus transparent au forte totalement impérieux, de la douceur à l'affirmation dramatique, du mot caressé hyper mélodieux, à cette sorte de récitatif qui caractérise plus d'une page, notamment en seconde partie.  La mouvance de la forme, les contrastes violents d'intensité, où se découvrent un monde de sensations, le rêve ou le sarcasme, la tendresse ou la véhémence, la frayeur ou l'apaisement, tout cela Goerne le « dit » simplement avec une bouleversante sincérité.  Eschenbach transfigure le discours schubertien, ces cheminements hypnotiques, cette tension presque insoutenable, faite de rythmes syncopés, cette fluidité mêlée de gravité, cette tension de plus en plus serrée, et palpable, les tempos paraissant plus retenus à mesure qu'on approche du lied final, ces oppositions, plus violentes aussi, pour évoquer des tournures changeantes, empreintes d'impénétrabilité.  Une somme comme il en est peu, fruit d'un travail artistique inouï, qui porte haut le plaisir musical que Schubert donne à l'auditeur.