Valery Gergiev s'immerge dans l'épique des Troyens

 

 

 

Hector BERLIOZ : Les Troyens. Grand opéra en cinq actes. Livret du compositeur d'après l'Enéide de Virgile et la comédie The most Excellent Histoire of the Merchant of Venice de William Shakespeare. Victor Lutciuk, Alexei Markov, Oleg Sychkov, Yuri Vorobiev, Dmitry Voropaev, Lyudmilla Dodina, Mlada Khudoley, Ekterina Semenchuk, Yekaterina Krapivina, Alexander Trofimov, Vladimir Feliauer, Elena Vitman, Alexander Gerasimov, Mikhail Makarov, Vitaly Yankovsky. Mariinsky Choir. Mariinsky Orcherstra, dir. Valery Gergiev. Exécution concertante au Festspielhaus de Baden-Baden.

 

 

 

 

C'est devant une salle plus que clairsemée que devait se dérouler l'autre événement du Festival d'été, l'exécution intégrale des Troyens. La tradition berliozienne de Baden-Baden n'est plus à vanter. C'est pour l'inauguration de son nouveau théâtre qu'en 1862, fut créé Béatrice et Bénédict.

C'est là aussi, au Kurhaus, que Berlioz dirigera de nombreux concerts dont, la même année, des extraits de ses futurs Troyens et un peu plus tard, en 1870, d'autres passages significatifs tels que le monologue de Cassandre et le duo d'amour d'Énée et de Didon chanté, entre autres, par Pauline Viardot. Et ce n'est pas loin de là, à l'Hoftheater de Karlsruhe que l'œuvre sera finalement créée scéniquement en deux soirées consécutives les 5 et 6 décembre 1890. le Grand œuvre de l'auteur de la Symphonie Fantastique allait trouver sa place dans l'opéra français et l'histoire de Didon affermir un sillon déjà tracé par moult compositeurs, même si en majorité italiens. Depuis La Didone de Franscesco Cavalli (1641), ils sont nombreux à s'être penchés sur les amours malheureuses de la reine de Carthage et du héros troyen Énée : Sarros, Vinci, Porpora, Albinoni, Jommelli, mais aussi Purcell (Dido & Aeneas), Holzbauer, Mercadante ou Danzi (Dido, 1811). Berlioz a très tôt été fasciné par l'Enéide de Virgile et il n'est pas étonnant qu'il s'y soit directement référé pour y puiser son propre texte sans faire appel à quelque librettiste. Une autre source d'inspiration est Le Marchand de Venise de Shakespeare qui fournira notamment la matière du duo d'amour au 4ème acte. Les passages de la guerre de Troie et de la rencontre de Didon et d'Énée à Carthage le hanteront longtemps avant que murisse ce chef d'œuvre unique dans l'histoire de l'opéra français du 19 ème. Ses deux longues parties en témoignent : La prise de Troie (actes I et II) et Les Troyens à Carthage (actes III, IV et V). La passion de Valery Gergiev pour le musicien français n'est pas un secret. On se souvient de son Benvenuto Cellini à Salzbourg puis en concert à Paris. Il était donc dans l'ordre des choses qu'ils se confrontât aux Troyens. Quoique handicapée par un changement de distribution de dernière heure, l'exécution concertante aura montré combien l'aspect visionnaire de l'œuvre rencontre chez le chef un goût inné pour l'épique, développé au contact des russes. Gergiev ménage les ruptures qui souvent semblent interrompre le récit mais en révèlent les diverses facettes, et font se succéder tableaux intimistes et ensembles grandioses : lamentation de Cassandre, folle crédulité des Troyens durant l'octuor avec chœurs, scène de Didon et de sa sœur Anna, grand final des adieux de la Reine. La couleur orchestrale, Gergiev la perçoit d'instinct : tel trait instrumental comme le solo de clarinette introduisant les invectives de Cassandre, tel solo vocal d'un lyrisme incandescent. Il saisit souvent à bras le corps les vagues envahissantes de cette musique inextinguible, débordante de vie, comme ses répits et sa poésie frémissante (atmosphère élégiaque de la « Chasse Royale »). L'Orchestre du Mariinsky développe une sonorité d'une finesse toute française : vents expressifs, cuivres tout en rondeur, cordes flamboyantes. Devant la qualité de l'exécution, on mesure le formidable travail en amont pour libérer une dramaturgie tour à tour opulente et raffinée. De même qu'on est admiratif de la qualité de la diction française qui chez la plupart des solistes soutient une interprétation de grande classe.

 

 

 


Valery Gergiev ©Alexander Shapunov

 

 

 

Le challenge était de distribuer l'opéra entièrement à des voix russes. Pari aussi osé, pour ne pas dire risqué, que celui de leur confier l'exécution du Ring de Wagner comme le fit Gergiev, il y a quelques années déjà à Baden-Baden. Mais le vivier est tel que l'entreprise n'est pas si démesurée qu'il y paraît. On saluera les voix bien sonores du baryton basse Alexei Markov, solide Chorèbe idéalement projeté, de Yuri Vorobiev, majestueux et émouvant Narbal, et les ténors bien sonnants de Dmitry Voropaev (Iopas) ou d' Alexander Trofimov, Hylas, un peu trop large cependant. Les voix de femmes ne le cèdent en rien : le beau soprano de Lyudmila Dudinova, Ascagne, le mezzo grave impressionnant de Yekaterina Krapivina, Anna attentionnée, qui fut la veille de la distribution de La Dame de Pique. La Cassandre de Mlada Khudoley a de l'allure, même si l'articulation n'est pas toujours claire. Rien de tel chez Ekaterina Semenchuk qui campe une Didon altière : son air d'entrée est un modèle de déclamation française. Le timbre sombre de mezzo de l'interprète choisie d'Eboli (Salzbourg) et d'Amnéris (CD d'Aïda à paraître) apporte à la reine de Carthage des accents aussi percutants que ceux d'un grand soprano lyrique. La scène des adieux livre de fiers accents, même si l'interprète est légèrement gagnée par la fatigue d'un rôle il est vrai écrasant. Reste l'Énée de Victor Lutcuik qui bien sûr permit à la représentation d'exister. C'est là son seul mérite car, pour le reste, le timbre ingrat de ténor de composition, comme en connait tant l'opéra russe, est à contre emploi là où il faut une voix pleine et puissante. Si le duo avec Didon, porté par la faconde de Semenchuk ne pâtit pas trop, les tirades finales de l'acte V offrent un héroïsme plaqué sans aucune nuance. La déception était d'autant plus grande que le jour même était annoncée la disparition de John Vickers, le grand Énée que l'on sait.

 

 

 

Jean-Pierre Robert