Armide de Lully : entre ancien et moderne

 

Jean-Baptiste LULLY : Armide. Tragédie en musique en un prologue et cinq actes. Livret de Philippe Quinault. Marie-Adeline Henry, Julian Prégardien, Judith van Wanroij, Marie-Claude Chappuis, Andrew Shroeder, Marc Mauillon, Patrick Kabongo, Fernando Guimaraes, Julien Véronèse, Hasnaa Cennani. Chœur de l'Opéra de Lorraine. Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset. Mise en scène : David Hermann. Opéra de Nancy.

 

Créé en 1786, Armide marque l'ultime collaboration de Jean-Baptiste Lully avec Philippe Quinault. Elle avait été amorcée treize ans plus tôt, en 1773, avec Cadmus et Hermione. Cette dernière tragédie est sans doute leur chef d'œuvre. Car le genre de la tragédie lyrique y est porté à son plus haut degré de perfection. Si l'œuvre tombe dans l'oubli et le demeure au siècle suivant, sans doute éclipsée par l'Armida de Gluck (1777), au demeurant sur le même livret, on doit sa redécouverte, dans les années 1990/2000, à Philippe Herreweghe et à William Christie.

La nouvelle production de l'Opéra de Nancy la réhabilite définitivement car c'est une fière réussite. A commencer par le travail exceptionnel réalisé par Christophe Rousset et ses musiciens des Talens Lyriques. Rousset a entrepris de revisiter les grandes étapes du parcours lulliste. Il a déjà dirigé Persée, Bellérophon, puis Amadis et Roland, les deux premières pièces de la trilogie des « œuvres guerrières » de Lully dont Armide est le dernier volet. De ce drame intimiste finalement, il tisse les fils avec l'empathie et la sûreté de style qu'on lui connaît. Dès le prologue nous sommes immergés dans un univers sonore rutilant de cordes sensuelles et de bois ravissants. Le discours est tour à tour héroïque et élégiaque, ce dernier aspect le plus souvent au long des divertissements dansés. Le récitatif, Rousset le conçoit proche de la tragédie classique, n'hésitant pas à demander à ses chanteurs de forcer le trait pour mieux saisir l'expression des passions. L'emphase portée sur le texte et le souci de déclamation distinguent pareillement les airs. Le continuo est d'une belle plasticité, enluminé par la viole de gambe de Lucile Boulanger. L'ensemble instrumental qui sonne clair dans l'acoustique très présente du théâtre de Nancy, déploie des trésors de couleurs et la rythmique favorisée par Rousset participe d'un évident enthousiasme. Le public ne s'y trompe pas qui lui fera une ovation soutenue. Comme à l'équipe des interprètes vocaux. Marie-Adeline Henry offre de l'héroïne un portrait saisissant, par sa tenue vocale et sa présence scénique. Les deux sont d'ailleurs si intimement mêlés qu'on semble face à une tragédienne déclamant un texte de Racine, tant on est dans l'exacerbation du dire. À l'aune de cette réplique « Pour devenir mon maître, ce n'est pas assez d'être roi : ce sera la valeur qui me fera connaître celui qui mérite ma foi ». Le grand air « Enfin, il est en ma puissance », alors qu'Armide a enchanté son héros pour l'amener à elle, un des joyaux du répertoire de la tragédie lyrique, est ici d'une puissance extrême. De Roland, Julian Prégardien porte haut les couleurs, ou plutôt les nuances dont Lully assortit ce héros qui, séduit par artifice, ne dévie pas de sa ligne et fait passer le devoir avant la passion. Un temps sous le charme – le joug amoureux – de la magicienne, Roland sait s'en détacher, quelque peu emphatique lorsque concluant, il lance « Trop malheureuse Armide, hélas Que ton destin est déplorable ». Le fils de l'illustre Christophe Prégardien déploie un métal de ténor héroïco-lyrique bien projeté. Les deux suivantes d'Armide, Phénice, Judith van Wanroij, soprano accompli, miel de voix baroque, et Sidonie, Marie-Claude Chappuis, elle aussi une interprète choisie, complètent le panel des premiers rôles. Dans les parties plus épisodiques, on remarque Marc Mauillon, basse éclatante, notamment dans les pages hyperboliques de La Haine, et Fernando Guimaraes, Le Chevalier danois, timbre original à l'articulation remarquable. Le Chœur de l'Opéra de Lorraine parait rompu au discours baroque tant l'élocution est claire et choisie. Les danseurs du CCN-Ballet de Lorraine s'acquittent avec grâce de la chorégraphie agrémentant le spectacle, dispensant des moments aériens qui emplissent le plateau et entourent les protagonistes d'une aimable nonchalance.

 


©Opéra national de Lorraine

 

 

La régie imaginative de David Hermann donne le ton juste. Dans ce drame emprunté à la Jérusalem libérée du Tasse et qui ne comporte que peu d'action, il ne cherche pas à surajouter un jeu factice. Puisque la parole est reine ici et le texte suffisamment porteur des idéaux des personnages, il prend le parti de l'épure. D'abord dans ce qui relève des mouvements qui cependant ne sont pas réduits aux seules confrontations au corps à corps ; dans les attitudes aussi qui sont habitées des soubresauts de la passion, de l'instinct de puissance, de la possession même, voire du goût de destruction chez Armide à qui lui résiste ; dans le verbe enfin, d'une extrême clarté, et qui passe par l'excès déjà souligné. Partant du principe que l'histoire proprement dite doit être distinguée des divertissements qui la jalonnent, la régie met en place deux niveaux de narration et croise les époques : celui du baroque, celui du temps présent. Ainsi le prologue est-il prétexte à une vidéo qui montre le bon Stanislas, descendu de son piédestal sur la place nancéenne bien connue, se rendant à l'Opéra voisin. Cette amusante visualisation permet de donner de ce morceau, si peu en rapport avec les divers actes, mais passage obligé à la gloire du souverain régnant, une vêture originale et ainsi d'éviter de montrer, car leurs interprètes sont maintenus en coulisses, les deux allégories de la Gloire et de la Sagesse se disputant la primauté des événements. L'imbrication du passé avec le présent s'illustre également à travers les costumes : on part du XVII ème pour aboutir à aujourd'hui, les étoiles agrémentant les divertissements étant des danseurs bien contemporains. On prône aussi la déconstruction des vêtements : celui d'Armide en particulier, qui peu à peu va la rattacher à la femme moderne qu'elle incarne, qui cherche à se libérer des carcans d'un siècle pesant. Celui de Renaud subit une double mouvement contraire, puisqu'au moment de ses adieux à la magicienne, il réendosse ses attributs Grand Siècle. Par l'artifice du décor aussi qui fait habilement alterner un trompe l'œil de colonnades, inspiré de gravures d'époque, et des portants latéraux plus actuels pour représenter ce qui ressemble à une salle de répétitions d'une troupe de ballet, et se succéder l'univers austère d'un palais ou la vision onirique des enfers. Le tableau qui met en cène La Haine, par exemple, est articulé autour de groupements (la suite de La Haine) s'agglutinant ou se dispersant. Le parti du dépouillement plastique renforce une direction d'acteurs fort pensée. On sort de ce spectacle avec un sentiment de plénitude et d'admiration pour un travail très accompli qui distingue encore une fois la qualité de ceux présentés à l'Opéra de Lorraine.

 

Jean-Pierre Robert.