Un Trouvère d'une singulière présence à La Monnaie

Giuseppe VERDI : Il Trovatore.  Drame lyrique en quatre parties.  Livret de Salvatore Cammarano & Leone Emanuele Bardare, d'après le drame El Trovador de Antonio Garcia Gutiérrez.  Scott Hendricks, Misha Didyk, Sylvie Brunet, Marina Poplavskaya, Giovanni Furlanetto.  Orchestre symphonique & chœurs de La Monnaie, dir. Marc Minkowski.  Mise en scène : Dmitri Tcherniakov. 

 Et si Le Trouvère, dont on sait l'intrigue incompréhensible, devenait lisible ?  C'est la pari tenté par Dmitri Tcherniakov à La Monnaie. Le metteur en scène russe, connu pour ses lectures radicales, prend les choses à bras le corps : « Il Trovatore sera raconté comme une histoire intime, privée et secrète ».  Cinq personnages, dans un huis clos, au sens propre. Réunis par l'un d'eux, Azucena,

pour évoquer, et réinterpréter, une histoire qu'ils ont jadis vécue, et qui les a si profondément marqués.  « La principale force motrice, c'est la découverte progressive du passé grâce aux efforts communs ».  L'opéra de Verdi n'est-il pas centré sur des récits et des souvenirs du passé, confus et embrouillés, primant l'action. Et ne voulait-il pas, à l'origine, l'appeler « Azucena ou la gitane » ?  Dans ce qui est une interprétation-fiction, Tcherniakov assemble ses personnages pour « éclaircir les mystères du passé ».  Et le passé devient présent, le conflit ne résistant pas longtemps à l'analyse de mémoire. Ils sont constamment en scène, participant, même muets, à toutes situations, qu'ils observent ou analysent, qu'ils soient dans la position de simuler, de bluffer, ou de protester. Les rôles secondaires sont évacués, leurs répliques dites par les protagonistes eux-mêmes, et le chœur relégué en coulisses ou dans la fosse.  En fait, l'effort pour remettre de l'ordre est certain, et ce qui passe pour incohérent, prend une allure, sinon de clarté, du moins de vraisemblance. Le concept dramaturgique du lieu unique et de l'intimisme permet un glissement subtil entre jeu de rôles et réalité, comme une mise en abyme entre espace de la représentation et perception qu'en a le spectateur, temps de l'histoire et vécu de celle-ci.  L'entreprise, audacieuse, est facilitée par une direction d'acteurs millimétrée. Un exemple : son premier air, « Tacea la notte placida », et la cabaletta qui suit, Leonora les enlève, ivre de bonheur, face à une Azucena-Inés transportée par l'évocation de ces souvenirs joyeux.  Encore : le récit et l'air du comte de Luna, « Il balen del suo sorriso », fruit d'un amour passion, il les vit comme une torture, alors que les deux amants, Manrico et Leonora s'enlacent à l'arrière-plan.  Le personnage de Luna est peint avec une rare sagacité : loin du traître d'opéra, du banal méchant, mais un homme qui souffre, et perd peu à peu tout jugement. Le fait de se remémorer le passé devient vite tourment du présent, et la froide harmonie qui prévaut dans la maison, au début, bascule dans un effroyable désordre. Le policé sombre dans la violence, au point que Luna tuera Ferrando.  Certes, la médaille a quelques revers : les passages emphatiques sont gommés, théâtralement, tels le chœur des gitans, ou la scène chorale d'envoi au combat, qui clôt la troisième partie.  Mais le gain dramatique est tel qu'on passe sur ces libertés.  Car l'essentiel est préservé, révélé même.  On approche des personnages vrais, non des marionnettes.  On est happé par une énergie théâtrale quasi volcanique qui, à y regarder de près, progresse par des thèmes récurrents, associés à l'idée dramatique : le souvenir obsessionnel de l'immolation de sa mère par Azucena, et sa stratégie calculée de revanche, bien plus prégnante que la soif de vengeance de Luna, impénitent jaloux amoureux, la quête d'identité de Manrico, au cœur de cette sombre trame d'enfant jadis précipité dans les flammes.  « La mémoire est l'avenir du passé », disait Paul Valéry.  

 

Face à un tel défi scénique, la pure exhibition vocale, associée à la pièce, a tendance à passer au second plan.  Mais Marc Minkowski est là pour montrer combien l'exécution musicale est déterminante, dans ce qui est aussi un opéra de chef.  Sa vision est nerveuse et extrêmement contrastée, libérant une énergie souvent spectaculaire. Loin de tout décor, l'orchestre se fait personnage. Et celui de La Monnaie offre une brillance bien supérieure à sa prestation dans Les Huguenots, avec le même chef.  La chaleur instrumentale est intense, que Minkowki a renforcée aux altos et violoncelles.  Justice est rendue au travail d'orchestre si minutieux de Verdi, que les recherches récentes ont d'ailleurs fini par réhabiliter.  Ce que le chef définit comme « du bel canto sur le fil », requiert beaucoup des interprètes, confrontés à l'exigence de force et de tension, mais aussi de lyrisme très nuancé.  Sans parler de la tradition qui s'est emparée de l'opéra, du carré d'as vocal, des contre-ut fulgurants demandés au ténor, de l'incroyable ductilité à la soprano, etc.  On reste un peu sur sa faim, question splendeur, chez la Leonora de Marina Poplavskaya, si souvent distribuée dans les productions verdiennes à travers le monde, et qui pourtant peine à maintenir une ligne digne de ce nom, comme dans l'air de l'acte IV, au demeurant chanté intégralement de dos.  Garçon façon blouson doré, le Manrico de Misha Didyk, d'abord décomplexé, est peu à peu pris au piège de l'émotion, et vocalement satisfaisant, nonobstant une émission à la résonance peu italienne.  Le Ferrando de Giovanni Furlanetto est plus clair que de coutume, pour jouer ici l'apaisement, tel un médiateur.  Avec les deux autres, les personnages « bruns », si chers au maître de Busseto, et tant mis en valeur par la présente production, les choses prennent une toute autre allure.  Scott Hendricks, Luna, possède un timbre de baryton de bronze, et un legato enviable.  La composition est d'une théâtralité pointilleuse, celle d'une violence envers tous, qui ne sait plus se contenir.  Sylvie Brunet tient la palme : prestation aristocrate d'une Azucena, autre que la gitane à l'emporte-pièce, prosaïque, qu'on présente si souvent, mais femme de caractère, intelligente, sans doute la seule à savoir les clés du drame, voix de mezzo-contralto impressionnante, dominant le plateau, à l'image d'une régie qui en fait le centre de gravité.