Georges BIZET : Les Pêcheurs de perles.  Opéra en trois actes.  Livret d'Eugène Cormon & Michel Carré.   Sonya Yoncheva, Dmitry Korchak, André Heyboer, Nicolas Testé.  Chœur Accentus.  Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Léo Hussain.  Mise en scène : Yoshi Oida.

  Bizet n'est pas que l'auteur de Carmen.  Et, peut-être, celle-ci ne serait pas sans cette sympathique œuvre jeunesse, Les Pêcheurs de perles, qui montre déjà le don mélodique du musicien. Inspiré du livre d'un certain Octave Sachot, L'île de Ceylan et ses curiosités naturelles, le livret peut paraître convenu, et ses personnages stéréotypés.  On a puisé dans les clichés des coutumes primitives, celles des pêcheurs risquant leur vie pour un improbable trésor, des lieux inaccessibles, tel le rocher sur lequel la vierge Leila doit prier pour eux.

 Des cérémonies religieuses aussi, de l'emprise de la nature encore, et du poids des forces élémentaires, l'orage qui s'empare du climat comme des cœurs, le feu qui embrasera les lieux, facilitant la fuite des amants.  Deux hommes, amis d'enfance, aiment la même femme, une vestale inaccessible, et ont fait serment, au nom de leur amitié, de taire cette passion.  L'un deux succombera.  L'autre pardonnera au nom de la reconnaissance envers la jeune femme, qui lui avait jadis sauvé la vie.  Le conflit devoir-passion, l'affirmation de l'individu face à la communauté, mais aussi la lutte entre générations, les jeunes, les plus anciens, tout cela est ménagé en une construction classique, somme toute.  L'exotisme du sujet, dont a fait des gorges chaudes, agit comme une toile de fond, empruntée à la mode de l'ailleurs, tant prisée au XIXe : un orientalisme coulé dans le moule gallique, plutôt que servile imitation.   Encore que Bizet instille finement quelques mélismes originaux, ornements harmoniques sonnant « oriental », ostinatos, inflexions dans l'instrumentation, traits de harpes, de flûte, de percussions.  Et sait l'évoquer magistralement au fil de l'histoire, à partir du thème de l'amitié, qui scellé dans le duo réunissant Nadir et Zurga, reviendra plus d'une fois, finement.  L'opinion fut pourtant divisée lors de la création, en 1863 : Berlioz estima que l'opéra « contient un nombre considérable de beaux morceaux expressifs pleins de feu et d'un riche coloris ».  Mais Chabrier reprochera à la musique de « manquer de style ou plutôt de les avoir tous ».  Il reste que l'ouvrage est fort agréable, et finalement pas si daté qu'il y paraît.  La nouvelle production de l'Opéra-Comique se distingue par l'excellence de son volet musical. Léo Hussain dirige un orchestre vigoureux, et ne ménage pas la fièvre qui prévaut dans ces pages.  Familier du répertoire lyrique, le Philhar de Radio France connaît sur le bout des doigts rythmes et couleurs.

  La distribution est intéressante par sa jeunesse et son expérience.  Sonya Yoncheva propose une Leila assurée.  Loin de la femme fragile et mystérieuse, celle-ci est maître d'elle-même et du jeu. Le timbre de cette artiste bulgare n'est pas sans rappeler celui de sa devancière dans le rôle, la roumaine Ileana Cotrubas, voire même la façon vocale d'une Angela Georghiu.  Ces voix, venues d'Europe du centre, ont en elles l'exacte couleur de l'idiome français, et un sens du phrasé, qui les met de plain-pied avec ce type de rôle.  Dmitry Korchak est un Nadir plein de charme, qui ne cherche pas à se mettre en avant.  Son ténor ductile ménage des nuances remarquables, que son parfait français approche de l'idéal.  Le Zurga d’André Heyboer, figure centrale ici, distille puissance inextinguible et souveraine ligne de chant, et la composition, naturelle, offre ceci d'intéressant qu'elle se détache du cliché du baryton entravant l'union nécessaire du couple ténor-soprano.  Nicolas Testé, Nourabad, complète, à la basse, un quintette fort bien achalandé.  Le chœur Accentus, outre une diction exemplaire, apporte à la représentation une aura de spontanéité inattendue.  La mise en scène de Yoshi Oida joue la discrétion et la finesse. Ne cherchant pas à tirer la pièce vers l'orientalisme, précisément, il l'aborde avec la distance qui sied à une interprétation pour le public d'aujourd'hui.  Pas de relecture alambiquée, mais une vision objective, qui fait du personnage de Zurga le centre de l'intrigue : témoin malgré lui, et victime, de l'amour d'un autre, il saura mettre au second plan sa propre passion, son orgueil d'homme blessé, sa haine au premier degré, pour ce qui est un renoncement exemplaire.  Traitées de manière stylisée, façon chœur antique, les interventions chorales sont conçues avec un subtil mouvement.  Cette animation, aussi discrète qu'efficace, assure à des passages clés le rebond nécessaire.  Ainsi de l'air de Nadir, qu'agrémentent les pirouettes de sveltes plongeurs en fond de scène, ou de celui de Leila, qu'accompagne le jeu des pêcheurs jonglant avec leurs paniers en osier.  L'atmosphère demeure toujours limpide, d'une lande aux tons bleutés, agréablement évoquée en un espace ouvert, qui cherche même à repousser les limites du plateau de Favart.