Wolfgang Amadé MOZART  : Die Zauberflöte. Singspiel en deux actes. Livret d'Emanuel Schikaneder. Pavol Breslik, Julia Kleiter, Sabine Devieihle, Daniel Schmutzhard, Regula Mühleman, Franz-Josef Selig, François Piolino, Eleonore Marguerre, Louise Callinan, Wiebke Lehmkhul, Terje Stensvold, Michael Havlicek, Dietmar Kerschbaum, Eric Huchet, Wenwei Zhang. Solistes d'Aurelius Sängerknaben Calw. Orchestre et Chœur de l'Opéra National de Paris, dir. Philippe Jordan. Mise en scène : Robert Carsen.

 

 


Sabine Devieihle & Pavol Breslik © ONP / Agathe Poupeney

 

 

 

Cette production, initiée au Festival de Pâques de Baden-Baden en 2013 (Cf. NL de 5/2013) offre de l'ultime opéra de Mozart une vision inhabituelle, mais extrêmement accomplie. Quoique retravaillée dans le détail, elle conserve les idées force que Robert Carsen promeut dans une lecture sous tendue par une réflexion argumentée : l'omniprésence du thème de la mort, l'insistance sur la structuration des oppositions, véhiculées par le livret, ombre et lumière, noir et blanc, endroit et envers, autorisant ces constructions en miroir qu'affectionne le metteur en scène. Il se permet même un audacieux postulat : la Reine de la nuit et Sarastro, loin de camper sur leur antagonisme, semblent poursuivre un chemin commun, celui que leur fait endosser le rôle de « figures parentales pour Tamino et Pamina ». Au-delà du Bien et du Mal, dont Carsen souligne que l'incarnation par ces deux figures tutélaires n'est pas aussi limpide qu'il n'y paraît, le Singspiel de Mozart voit le triomphe de l'Homme, parvenu à la connaissance, à la compréhension du sens de la vie, par un cheminement vers la lumière déchirant les ténèbres, et donc l'affirmation de la vie sur la mort. Le dernier mot est celui d'amour, de réconciliation sur les oppositions manichéennes que véhicule le livret. Certes, on pourra regretter que la composante maçonnique soit discrète, voire même qu'on banalise les amusants clichés « Handwurst » de Papageno. Encore que le cérémonial de la préparation aux épreuves, où les prêtres de Sarastro sont rejoints par les affidées de la Reine de la nuit, tous visage masqué par un crêpe noir, soit une allusion précise à la première, et que le personnage de l'oiseleur, traité façon boy scout, soit bien sympathique et se voit conférer une épaisseur touchante. La dramaturgie insiste sur l'humanité des caractères : Pamina, dont le portrait vivant s'incruste en fond de scène durant l'air où Tamino en détaille la beauté, ne subit pas, mais souffre ; la Reine de la nuit, débarrassée de son côté de mégère vengeresse, est l'incarnation de la mère terrible dont parle le philosophe Carl Gustav Jung, et Sarastro, comme descendu de son piédestal, fuit toute superbe. Même Monostatos, figure du noir charbonnier, acquiert un poids humain dans ses pensées libidineuses. Un autre aspect frappe dans cette mise en scène : le sentiment de nature. Celle des âges de la vie, à l'aune de cette forêt qui vire de l'été rieur à l'automne réconfortant, puis au neigeux hiver ; pour rétrograder de manière spectaculaire vers le printemps éternel à la dernière scène. C'est qu'à l'idée de mort se substitue alors celle de rédemption : au finale, choristes et solistes, tous vêtus de blanc, brandissent la flûte, décidément enchantée, pour entonner le chœur « Les rayons du soleil chassent la nuit », avant de se précipiter autour de la fosse d'orchestre. Une approche qui outre son esthétisme, se révèle totalement cohérente. Et ajoute une pierre à l'édifice interprétatif d'un chef d'œuvre qui n'en finit pas de questionner.

 

 

 


Scène finale © ONP / Agathe Poupeney

 

 

L'exécution musicale décuple notre bonheur. Philippe Jordan obtient de l'Orchestre de l'Opéra une finesse sonore d'exception, qui ne pâlit devant aucune comparaison. Certes, les tempos sont plutôt lents, mais Simon Rattle avait affiché le même parti pris avec ses Berliner à Baden-Baden. Des ralentissements prononcés ne rompent nullement le charme, comme le duo entre Pamina et Papageno, au Ier acte, détaillé à l'envi. La distribution brille par son homogénéité et un vent de jeunesse, portant haut l'art du chant mozartien. Julia Kleiter, une des interprètes vantée de Pamina, irradie une voix solaire et émue, et une présence d'une grande sensibilité. Le Tamino de Pavol Breslik brille par sa classe et une ligne de chant accomplie. De la Reine de la nuit Sabine Devieihle offre un portrait débarrassé de tout spectaculaire, les deux arias intégrées à la dramaturgie et non érigées en diamants isolés. Non que le chant ne soit pas immaculé : la virtuosité est comme dépassée, en une expression d'un confondant naturel. La voix dévoile un médium intéressant assurant au personnage un tragique parfaitement assumé. De même le Sarastro de Franz Josef Selig est-il d'une grandeur très humaine, ses interventions, bien sonores, évitant toute componction. Le Papageno de Daniel Schmutzhard, déjà choisi par René Jacobs, est d'une simplicité réconfortante, assurant au personnage toute son authenticité qu'enjolive une émotion vraie. De ce rôle gratifiant entre tous, le chanteur autrichien se fait une véritable fête. Une mention particulière au Monostatos de François Piolino, d'une justesse de ton peu ordinaire, loin du cliché de l'histrion de pacotille si souvent représenté, et aux Drei Knaben des Petits chanteurs de Calw, d'une rectitude vocale et scénique parfaite. Dans leurs interventions parlées, heureusement non réduites à la portion congrue, tous délaissent l'anecdotique et le convenu, assurant au texte toute sa force. On associera à ce concert de louanges les chœurs qui brillent par la précision des attaques et la beauté vocale.