Jean-Philippe RAMEAU : Platée. Comédie lyrique en un prologue et trois actes. Livret d'Adrien-Joseph Le Valois d'Orville, d'après la comédie de Jacques Autreau Platée ou Junon jalouse. Marcel Beekman, Simone Kermes, Joao  Fernandes, Cyril Auvity, Virginie Thomas, Marc Mauillon, Emmanuelle de Negri, Edwin Crossley-Mercer, Émilie Renard. Chœur et Orchestre des Arts Florissants, dir. Paul Agnew. Mise en scène : Robert Carsen.

 

 


© Elisabeth Carecchio

 

Platée occupe une place à part parmi les œuvres lyriques de Rameau. Parce que c'est son unique comédie. Et parce qu'il se livre à une satire de son temps. Elle est « très singulière, unique par l'impertinence du miroir qu'elle tend à la société et à l'époque de sa création », souligne William Christie. Qui est Platée ? Une nymphe vaniteuse, aveugle à son aspect comique, qui croit à la démesure de sa passion amoureuse pour un dieu, Jupiter soi-même. Et semble avoir cure de la machination ourdie pour celui qui pour endormir les soupçons de jalousie conçus par son ombrageuse épouse Junon, met en scène cette improbable union. Pour Robert Carsen un telle trame parodique n'a rien perdu de son actualité et peut être lue selon notre système de références. C'est ce qui le conduit à transposer la pièce dans l'époque actuelle. Aux antipodes de la vision caustique de Laurent Pelly dans sa mise en scène à l'Opéra Garnier, Carsen met en avant une satire insinuante, celle de la vanité, éprouvée dans le milieu de la mode, éminemment infatué de lui-même, nourri de sa propre brillance, maniant l'hyperbole au plus haut degré et ne craignant pas le caricatural. Après un Prologue style revue, dans un monde de paillettes aux éclairages fluos, l'opéra nous plonge dans le cadre ultra chic de la haute couture parisienne. D'abord au milieu du grand salon bar d'un hôtel particulier luxueux, où se presse la gente bobo, dames aux atours extravagants, messieurs à la démarche précieuse, tous rivés à leur portable ou autre tablette. Cithéron est le chef de rang des serveurs empressés à satisfaire les commandes de toute une société impatiente, caracolant dans une remarquable superficialité. Le deuxième acte nous entraîne dans un salon de la maison Cardin, le jour fébrile du défilé annuel, présidé par le maître de céans, Jupiter, sosie de Karl Lagerfeld. Celui-ci descend, grandiose, les marches de l'escalier majestueux qui va ensuite dévoiler les trésors de la collection, avec force clins d'œil aux diverses apparences qu'il va prendre pour surprendre, et conquérir Platée. L'immanquable mariée couronne le défilé. Platée est tellement séduite par le modèle qu'on s'empresse de l'en vêtir. L'acte III découvre, dans l'hôtel particulier, l'immense chambre nuptiale où Jupiter va devoir s'exécuter, et dévoiler le stratagème. L'hilarité est générale et Junon apparemment rassurée sur les intentions de son auguste époux. Ce regard décalé apporte-t-il quelque chose à la comédie ? On n'échappe pas au soulignement du trait, versant dans l'excentrique  plus que dans la peinture douce-amère. Et on reste perplexe sur la conclusion de cette bien cruelle histoire, qui voit la pauvre nymphe humiliée délaissée dans une vacuité banale. Le soudain basculement dans le tragique est alors peu perceptible. Les intermèdes dansés, mis au goût du jour et déjantés, achèvent une impression de vision imposée plus que facilitatrice. Reste que la figure de Platée, partagée entre infatuation et naïveté, ne manque pas d'allure.

 


© Elisabeth Carecchio

 

Il faut dire que Marcel Beekman en est l'interprète inspiré. De cette femme interprétée par un homme, ce qui est foncièrement différent du modèle du travesti, il dresse un portrait d'une vibrante vérité et d'un étonnant naturel, pensé jusque dans le dernier détail. Le ténor, dont le timbre est sans doute plus corsé que celui d'un Michel Sénéchal, évite l'écueil du maniérisme susurrant. Il est bien entouré. Le Mercure de Cyril Auvity est racé et finement cocasse. Le Cithéron de Marc Mauillon bien sonore. Le Jupiter d'Edwin Crossley-Mercer l'est moins, mais endosse avec aplomb le look vestimentaire et capillaire de l'illustre couturier et vedette du showbiz. Emmanuelle de Negri, tour à tour Amour et Clarine, défend avec panache la déclamation ramiste. Dans la partie de la Folie, Simone Kermes, qui fait enfin ses débuts parisiens et aborde son premier Rameau, donne à voir une performance un brin étudiée. Le personnage qui, selon Carsen, intervient comme invité surprise, façon Madonna, pour rehausser le défilé maison, lance ses airs façon rock star, micro à la main et postures avantageuses. La pyrotechnique vocale est exubérante, avec des sauts fulgurants dans l'aigu. Et tant pis si la rigueur du chant en prend un coup : après tout, le vieux musicien a sans doute voulu que cette Folie soit tout sauf contrôlable. Remplaçant William Christie, Paul Agnew, lui-même naguère une formidable Platée, donne une lecture fluide et bien sonnante, un peu carrée parfois et pas aussi subtile qu'on l'eût souhaité avec le « patron ». Curieusement, les excentricités vocales et autres onomatopées ne sont pas outre mesure mises en exergue, comme si l'on cherchait à gommer ce que la prosodie a d'excessif.