Anton Dvořák : Rusalka. Conte Lyrique en trois actes. Livret de Jaroslav Kvapil. Camilla Nylund, Dmytro Popov, Károly Szemerédy, Janina Baechle, Annalena Persson, Michaela Kusteková, Veronika Holbová, Yete Queiroz, Roman Hoza, Brian Bruce, Yannick Berne. Orchestre, Chœurs et Studio de l'Opéra de Lyon, dir. : Konstantin Chudosky. Mise en scène : Stefan Herheim.

 

 

 

Le Conte Lyrique Rusalka (1901) que Dvořák compose sur le livet de Jaroslav Kvapil, s'inspire du mythe de l'Ondine, sujet traité par bien des auteurs comme La Motte Fouqué (« Undine », 1811) ou Andersen (« La petite sirène », 1837).

Le récit en est simple dans son tragique accomplissement : l'ondine Rusalka aspire à devenir femme, après avoir vu un beau jeune homme, le Prince. Le prix de sa nouvelle condition sera d'être privée de l'usage de la parole. Le baiser donné finalement sera mortel pour l'homme aimé. Quoique il ait écrit une musique empreinte de merveilleux, Anton Dvořák n'a sans doute pas voulu se satisfaire d'un premier degré d'illustration. L'histoire de cet opéra, resté populaire, est jalonnée de tentatives plus ou moins réussies d'interprétation, les metteurs en scène s'attachant soit à moderniser, soit à transposer. Stefan Herheim franchit un pas supplémentaire dans sa production conçue pour La Monnaie (2008), et maintenant donnée à l'Opéra de Lyon. Surfant sur les effets de symétrie de l'œuvre, de miroir entre deux mondes, de confrontations d'éléments opposés, et bien évidemment sur le substrat psychanalytique d'une telle trame, il la réécrit tout bonnement. Dans une ville du nord de l'Europe, une prostituée du nom de Rusalka cherche le vrai amour. Celui-ci lui viendra d'un étranger, un marin passant par là. Leur idylle tourne court car le matelot s'entiche d'une femme plus sensuelle et moins énigmatique. Malgré le baiser donné au garçon revenu à de vrais sentiments, Rusalka sera condamnée à retrouver sa condition initiale sur le pavé de la ville et partant, sa marginalité. Le sens est inversé : la perte d'innocence de la sirène pour la condition de femme devient ici la tentative d'une égérie du sexe de s'assurer une liaison convenable. L'échec de l'ouverture à quelque chose de différent la replonge dans son errance éternelle, la condamnant à une irrémédiable vie impure. Broche là-dessus une autre trame dont Vodnik, le maître des eaux, est le centre. Ce « père » des nixes, que Rusalka supplie de lui trouver apparence humaine, poursuit lui-même un destin amoureux. Au final il en sera pour ses frais, puisqu'arrêté par la police pour meurtre de celle dont on sort de son domicile le corps ensanglanté, sosie de Rusalka... La «  vraie » Rusalka réapparait alors, soulevant nonchalamment le drap blanc avant de retourner à des occupations plus prosaïques. Comme toujours avec Stefan Herheim, on est confronté à un trop plein de significations qui se superposent à l'envi, dans un foisonnement symbolique flashant à jet continu des images extrêmement peaufinées. Sa vision de Parsifal à Bayreuth en est le meilleur exemple, quoique nettement plus convaincante que dans le cas présent. On ne sait plus trop ou se situe le centre de gravité. La perte de repères survient très vite. Dès le lever du rideau, on assiste à une longue scène muette, sorte de mise en condition : les allers et venues de citadins déboulant d'une bouche de métro sous une pluie battante... A en juger par cette entrée en matière, et par l'image finale, on aura assisté à un fait divers trivial. Peu d'éléments échappent à une déconstruction en règle du livret, aidé au besoin de quelques coupes sombre textuelles. Tout est asservi à la quête effrénée de sexe, dont aucun détail n'est épargné au spectateur : du bar à filles, proche du bordel, à une procession de nonnes possédées, telles les diablesses de Loudun dépoitraillées, de la vitrine de sex toys et autres dames aguicheuses, qui laisse place à l'enseigne Pronuptia dévoilant de blanches robes de mariées, aux femmes de la ville affublées de difformités du côté de la chose.  Il fallait oser une telle apologie de la laideur dans une pièce si porteuse de merveilleux.

 

 

 


© Jean-Pierre Maurin

 

 

La réalisation technique, même si pas aussi huilée que l'exigerait ce type de spectacle, basé sur une pléthore de détails, de changements à vue, de perspectives constamment renouvelées, et sur une direction d'acteurs millimétrée, est fort honorable, même si on est loin de la perfection inouïe qui présidait à Bayreuth à la représentation de l'œuvre citée. On se lasse vite de quelques clichés revenant en boucle, comme cette façon de colonne Morris surgissant du sol à intervalles réguliers, qui pour donner à voir un contenu aquatique, qui pour mettre en exergue telle passage crucial. C'est juchée au sommet de cet édicule que Rusalka délivrera la belle invocation à la lune. C'est peu dire que le morceau en perd son aura poétique. Les interprètes se plient pourtant avec talent, sinon bonheur, à ces excentricités. Camilla Nylund, qui tenait déjà le rôle titre dans la production du Festival de Salzbourg de 2008, offre une prestation vocale de grande classe. La froideur imposée par la régie n'arrive pas à éteindre les prestiges d'une voix ductile et inextinguible, ni à entraver un investissement plausible dans ses présupposés. De même, le Prince de Dmytro Popov a de la vaillance à revendre et sa composition est crédible. Comme celle de Janina Baechle, Jezibaba la sorcière, dont l'aspect version SDF n'empêche pas une formidable présence. Le Vodnik de Károly Szemerédy est paradoxalement moins intéressant, car le timbre de basse est presque trop clair et le jeu trop éparpillé à force d'être sollicité, l'accoutrement en pyjama rayé bleu ne facilitant pas les choses. De la Princesse étrangère, Annalena Persson, campe bien la raideur, mais non la faconde vocale, car le chant est passé en force. Le chœurs de l'Opéra de Lyon se tirent avec panache d'une régie exigeante. Leurs nombreux équivalents figurants aussi, y compris lors de leur incursion dans la salle durant les festivités de l'acte II. La direction de Konstantin Chudovsky assure plus qu'elle présente sous le meilleur jour la belle musique de Dvořák. Elle manque de subtilité et de nuances, influencée peut-être par la prégnance naturaliste de ce qui se vit sur le plateau. Heureusement que les belles mélodies et les habiles Leitmotive sont là pour nous faire toucher du doigt la suprême poétique d'une partition enchanteresse.