Felix MENDELSSOHN : Symphonies 1 – 5. Karina Gauvin, Regula Mühlemann, Daniele Behle. RIAS Kammerchor. Chamber Orchestra of Europe, dir. Yannick Nézet-Séguin. 3CDs DG : 479 7337. TT.: 73'01+66'57+60'12. : 54’ 46.

Voici la captation discographique de l'intégrale des symphonies de Mendelssohn donnée en février 2016 à la Philharmonie de Paris par le COE dirigé par Yannick Nézet-Séguin. Comme la Lettre d'Information de l'Éducation musicale s'en était fait alors l'écho (cf. LI de mars et d'avril 2016), ces exécutions se signalent par leur spontanéité, leur joie de vivre, mais aussi leur côté charnel et dynamique, le souci de l'articulation et de la clarté des lignes comme du dramatisme que recèle cette musique. Elles sont servies par la somptueuse lecture d'un orchestre au mieux de sa forme : homogénéité d'une phalange d'exception que le mot routine n'effleure même pas, souplesse de jeu, lustré des cordes et précision des pizzicatos, fines couleurs des bois et des cuivres. On ajoutera l'art du cantabile que Nézet-Séguin met au service de « Mendelssohn l'aquarelliste » (Brigitte François-Sappey) et de sa subtile orchestration. La prise de son live est d'une parfaite immédiateté, offrant une excellente définition des divers plans et une agréable aération dans les tuttis.



Une revue de détail confirme ces impressions d'ensemble, comme relevé lors des concerts. On la reprendra selon la chronologie réelle. Car éternel perfectionniste, le compositeur se refusa à plusieurs reprises de publier ses pièces symphoniques. Ainsi les Cinquième et Quatrième symphonies, respectivement de 1830 et de 1831/33, ne furent livrées au public qu'après sa mort. De la Symphonie n° 1, op 11, de 1824, le concert de février 2016 livrait la luminosité et la transparence de texture. Cette pièce qui suit le modèle classique, montre une science du contrepoint et un mélodisme qui seront la marque de l'art du musicien. L'allegro initial est entrainant et musclé et l'andante, bien pacifié, anticipe le caractère nocturne du Songe d'une nuit d'été. Le Menuetto bien balancé alterne le vif et le quasi léthargique du trio dominé par la sublime mélodie des bois. Le finale con fuoco brille par sa fugue complexe. La symphonie N°5, opus 107 est donnée ici dans la version révisée de Christopher Hogwood, qui rétablit plusieurs passages sanctionnés par Mendelssohn après la création de 1832. Il en va ainsi d'une transition de quelques mesures entre l'andante et le choral final, appelée ''récitatif'', ce qui, selon Nézet-Séguin, permet de mieux comprendre comment sont reliés le premier mouvement et le finale, annonçant puis développant le fameux « Amen de Dresde ». Sa lecture insiste sur la dramaturgie d'une lutte intérieure lors du mouvement initial, qu'il reprend au dernier, doté d'un souffle étonnant que décuple l'engagement de l'orchestre, en particulier dans la fugue décortiquée dans sa complexité. Les deux séquences médianes font une agréable diversion : un allegro vivace, intermezzo pastoral, original en pareille occurrence, mais dont le deuxième thème offre quelque chose de festif, et un andante extrêmement mélodieux par le beau traitement des cordes.

 

Felix Mendelssohn en 1839 (aquarelle de James Warren) De la symphonie N° 4, « Italienne », op. 90, on fut subjugué lors du concert parisien par la spontanéité du geste : allègre précipitation à l'allegro vivace initial, incandescent, où l'on remarque la fine articulation des cordes à l'heure du développement ; superbe contrepoint des bois à l'andante con moto qui, dans sa manière processionnelle, n'est pas sans faire penser à la « Marche des pèlerins » de Harold en Italie de Berlioz. L'exécution révèle un souverain équilibre entre cordes et vents mais aussi des touches toutes en retenue aux ultimes pages livrées comme dans un souffle. Nézet-Séguin y voit aussi une parenté avec le 4 ème mouvement de la Symphonie « Rhénane » de Robert Schumann. Le Menuetto offre un climat raréfié où pointe une légère tristesse. L'attaca du finale constitue un contraste on ne peut plus saisissant. Car ce presto est plus que cela ici : proprement endiablé ; mais la différentiation dynamique est intéressante comme le côté danse ininterrompue de ce saltarello, magnifiant la tarentaise napolitaine. On est bluffé par les cordes tourbillonnantes et la progression crescendo. Le sommet de cette intégrale.

La Symphonie N° 2, « Lobgesang » (Chant de louanges), op. 52, est nul doute la plus originale de la série car construite en deux parties : une première purement instrumentale, elle-même tripartite, dite Sinfonia, et une seconde chorale. La stricte chronologie autorise à penser que cette œuvre écrite en 1840, qui devait commémorer le 400 ème anniversaire de l'invention de l'imprimerie par Gutenberg, reprend les présupposés mystiques de la symphonie « Réformation » composée dix ans auparavant. On a aussi fait le rapprochement avec la Neuvième de Beethoven, souvent pour la décrier, en particulier sous la plume de Wagner. Sa conception et ses importantes proportions annoncent peut-être aussi la Huitième de Mahler. Comme le remarque Brigitte François-Sappey, « A la différence d'un oratorio, aucune action dramatique ne soutient l'œuvre festive et laudative. Tout se joue dans le passage des ténèbres à la lumière ». Elle est en tout cas attachante dans sa foi profonde et naïve. La présente exécution vaut par une prestation instrumentale là encore hors pair et une conduite hautement pensée. La contribution des solistes est de classe, même si la Ière soprano, Karina Gauvin, n'est pas dans sa meilleure forme, lors de sa première intervention en particulier. Mais celle du RIAS Kammerchor est digne d'éloges.

Enfin la symphonie N° 3, «  Écossaise », op. 56, de 1842, également quadripartite, montre un premier mouvement andante bien contrasté dans ses diverses sections : une introduction joliment déclamatoire, sans emphase, la belle progression dynamique du ''un poco agitato » » avec ses crescendos pleins de feu, un ''assai animato'' au dramatisme exacerbé et une reprise fulminante. Le vivace non troppo est vibrionnant dans son allure prestissime à perdre haleine tandis que l'adagio se nourrit de la grande envolée des cordes dans la géniale mélodie à vocation processionnelle que ponctuent des transitions aussi inattendues que merveilleuses. Du finale vivacissimo on dira qu'il est glorieux, ménageant sous la baguette du chef canadien, habitué d'opéra, quelque emphase dramatique dans ce tourbillon qui va du puissamment charpenté au clairement dessiné. La péroraison, dégagée de toute lourdeur, est empreinte d'un irrésistible élan. Un magistrale intégrale, à placer aux côtés de celle que réalisa Claudio Abbado avec le LSO chez le même éditeur.