Serge PROKOFIEV : sonates pour piano N° 2 op. 14, N° 6, op. 82 & N° 8, op. 84. Alexander Melnikov, piano. 1CD Harmonia Mundi : HMC 902202. TT. 70'05.

Premier volet d'une intégrale à venir des sonates pour piano de Prokofiev, cet album propose les Deuxième, Sixième et Huitième sonates. Autrement dit un rapprochement entre l'audace de la première manière et la suprême maitrise de la maturité. La sonate N° 2 op. 14, de 1913, montre une apparente facilité d'inspiration comme à l'allegro introductif qui aligne pas moins de cinq thèmes, et affirme déjà une grande habileté dans leur savante combinaison qui frôle la dissonance. Le scherzo offre un rythme enjoué mais énergique et un piano percussif. Cœur de l'œuvre, l'andante, tout de lyrisme, au fil d'une longue mélodie mouvante, dispense des climats mystérieux, qu'on retrouvera plus tard dans bien d'autres compositions.

Le vivace final est un vrai tourbillon, avec ruptures de rythmes, et ce couple accélération et phénomène d'amplification, typique chez Prokofiev. Alexander Melnikov est chez lui dans ce discours serré et fait sien tout ce qu'il y a d'inattendu ici.
Après une longue interruption, de 1923 à 1940, Prokofiev revient au piano solo avec sa Sixième sonate, op. 82, la première de la trilogie des « sonates de guerre », et contemporaine des grands ballets Cendrillon et Roméo et Juliette. Sviatoslav Richter, un de ses grands interprètes, dit avoir été fasciné par «  la remarquable clarté du style et la perfection structurelle de la musique ». L'impétuosité y domine. En quatre mouvements, elle débute un allegro moderato par une sorte de signal haletant qui se poursuit dans un climat d'affrontement : âpreté du discours, notamment dans des accords martelés, joués très fort, « con pugno », en coup de poing. L'allegretto évoque une marche trottinante ironique. Un « tempo di valzer lentissimo » marque un nouveau contraste très lyrique, qui n'est pas sans rappeler Roméo et Juliette. La partie médiane s'anime mais tout s'achève dans un silence. Le finale vivace est un tournoiement motorique, inaugurant le style de martèlement qui fleurira dans les deux sonates subséquentes, la Septième et la Huitième. Après un retour du thème du premier mouvement, comme un vieux souvenir, la cavalcade reprend de plus belle avec son lot percussif, jusqu'à un triple accord fracassant.
La sonate N° 8, op. 84 a été crée en 1944 à Moscou par Emil Gilels, et non par Richter qui en fera pourtant ensuite un de ses chevaux de bataille, y voyant « la plus riche de toutes les sonates de Prokofiev », en raison de sa «  vie intérieure complexe » et de « l'inexorable marche du temps ». Selon Prokofiev, «  son caractère sera avant tout lyrique ». Sans doute, à l'image de l'andante dolce initial, très chantant et apaisé ; mais en apparence, car de subits changements de tempo et d'atmosphère avec traits percussifs et obstinés vont rompre le bel ordonnancement, comme durant l'épisode évoquant une sorte de danse primitive et flattant la résonance grave du piano par un effet grotesque, et à la coda brillante, déferlement tempétueux. L'andante sognando médian (inspiré du menuet d'une musique de scène pour « Eugène Onéguine », non menée à terme), est lui aussi extrêmement chantant, presque suave dans ses modulations confiées au registre pianissimo. Le finale vivace renoue avec la manière motorique au long de plusieurs phases contrastées : ben marcato, ostinato, andantino et retour au premier thème. La palette est large avec chevauchements de rythmes, et tout finit dans quelque transe. Comme pour la précédente sonate, Alexander Melnikov possède la mesure de cette pièce immense, exigeante, pas seulement en termes de technique digitale, mais surtout de maitrise des idées qu'elle véhicule.