L'inattendu Théo Degardin : un répertoire démoniaque, un esprit libre… La personnalité de ce jeune homme ne peut que vous attirer dans l’univers flamboyant du piano.

L’Éducation musicale.— Suite à notre entretien précédent, pouvez-vous nous décrire davantage le projet de votre album ?
Théo Degardin.— Le CD se nomme Piano Tales. J’ai eu la chance, dans mon enfance, d’avoir dans notre petit appartement familial accès à une collection entière de livres de contes, probablement donnée par un membre de la famille. Ces livres, reliés avec une couverture très épaisses, contenaient des contes traditionnels de tous les pays, et j’étais fasciné par les histoires terribles et la sagesse qu’ils dégageaient. Je crois que la télévision n’était pas encore arrivée chez moi, alors mon imaginaire s’emparait de ces histoires pour les développer sans fin, dans une multitude de décors et de personnages. Comme mon jeu pianistique qui veut déclencher ce type de réaction chez l’auditeur, ce projet d’album est, je l’espère, une invitation à la rêverie, à l’imaginaire et à l’émerveillement dans toutes ses formes.

Dans quelles conditions le CD prendra t-il forme ?
Le CD prend forme un peu plus chaque jour, sous l’action de ma tête, de mes oreilles et de mes doigts ! (rires)
Le CD sera produit par Arabesque Records, qui a eu la bienveillance et la curiosité de me faire confiance pour ce projet. Les conditions seront excellentes. Le lieu d’enregistrement est sublime… Mais j’aurai l’occasion de partager tout cela avec vous lorsque le moment sera venu !


Photo Anne Bied, 25 janvier 2021.

A-t-on peur lorsqu’on fait un premier enregistrement ?
Je ne suis pas effrayé, car j’ai déjà eu au Conservatoire l’opportunité de faire un premier week-end d’enregistrement. Une collaboration fructueuse avec ingénieur du son Nikita Pelvez. J’ai eu beaucoup de chance, je pense en effet que la première rencontre avec les micros détermine un peu le rapport avec vos enregistrements futurs. Dans cette affaire, j’ai été guidé par une main de maître : calme, confiance, humour, technique infaillible, direction artistique incroyable… Je suis sorti musicalement et pianistiquement enrichi de cette expérience. Je pense pouvoir m’approprier le mot d’Angela Georghiu : « Je suis devenu une bête de microphones ! »
Je ne suis pas effrayé donc, mais j’accorde une grande vigilance au planning de ma préparation, je suis perpétuellement en train de me demander comment je peux optimiser mon emploi du temps, pour améliorer mes temps de travail et de repos.
En dehors de ce soin apporté à l’organisation de mes journées, je suis plutôt amusé de voir, jour après jour, mon programme apparaître de plus en plus en clair dans mon esprit, et je pense que je vois poindre en moins une certaine hâte d’y être.

Comment le programme du CD s'est-il établi ?
Il faut savoir que j’adore faire des programmes. C’est un art à part entière, trouver un équilibre, vérifier les connexions des pièces entre elles, puis regarder le tout, se demander si ce n’est pas trop lourd, trop borné à une esthétique précise… Et surtout, avoir l’honnêteté de se demander si, en tant que public, nous irions écouter une chose pareille. Construire un programme qui soit attirant est un peu le premier pas qui relie le pianiste à son public, et je suis particulièrement attentif à ce processus. Tout en ayant le concept du CD en tête, je ne pouvais me passer d’y inclure le Petrouchka de Stravinsky, car c’est cette pièce qui m’a donné envie d’être pianiste. J’ai attendu longtemps avant de pouvoir la jouer, et elle symbolisera à jamais pour moi toute la joie qu’il y a d’être musicien et de se réunir autour de cet acte festif qu’est le concert — quand bien même le sujet serait éminemment dramatique. Ensuite m’est venue très vite l’idée qu’étant quelqu’un qui refuse de se spécialiser dans une direction trop déterminée, je voulais faire un CD qui soit à l’image de ma diversité de pensée. Se sont jointes assez vites alors les Études op. 25 de Chopin : ce sont des merveilles, très différentes, des bijoux de polyphonies qui sont pour moi comme des contes très courts et magiques.
Une fois cette base de programme établie, s’est cristallisée l’idée d’y joindre une sonate de Beethoven, mais laquelle ? J’en possède tout de même quelques-unes (une dizaine) à mon répertoire… Mon choix s’est porté sur une que je n’ai jamais jouée : l’opus 101, un vrai conte fantastique.
Que manquait-il pour faire de ce programme une arche parfaite ? De la tendresse. Je dois avouer qu’une des choses qui me touchent le plus en musique, c’est lorsque m’apparaît d’un seul coup cette émotion si particulière composée de soin, d’amour, d’affection… Lorsque nous sommes pris de tendresse en musique, cela nous soigne quelque part, et nous ne faisons plus qu’apprécier notre fragile condition d’être humain. La transcription du Cygne de Saint-Saëns par Godowsky m’est apparue comme la conclusion parfaite pour mon CD.


Photo Anne Bied, 25 janvier 2021.

Que représente un premier CD pour un pianiste, dans un monde aussi digital que le nôtre ?
Je dirais que c’est une photographie sonore d’un moment de partage différé : le public n’est pas là au moment de l’enregistrement. Je l’imagine cependant, afin de garder mon envie d’improviser pour le maintenir sous le charme. Je pense que, plus qu’une notion (qui restera toujours imparfaite) de perfection, je préfère insuffler à tout cela mon énergie pour que l’auditeur puisse y percevoir la magie musicale.
Ainsi, cette photographie sera-t-elle au moins fidèle à ce qui fait ma nature profonde de pianiste, et je pourrais présenter cette photographie avec, je l’espère, un peu de fierté.

Quel est votre rapport au disque ?
J’ai lu récemment une phrase d’Horowitz qui disait qu’une chose terrible se passait : les jeunes pianistes confondaient la perfection relative du disque, induite par l’editing (le pouvoir de couper/coller entre elles les meilleures prises) avec la réalité des concerts et de l’expression dans laquelle les fausses notes importent peu. Je suis reconnaissant pour tous les témoignages historiques que le disque permet, ainsi que pour toutes les facilités de diffusion qu’il apporte à la musique classique. À mon humble mesure, j’essaie de ne pas tomber dans le triste piège si bien décrit par M. Horowitz.

Quel est votre rapport aux œuvres choisies ?
Nous sommes les meilleurs amis du monde, je vous remercie ! Dans quinze jours, je vous décrirai précisément ma relation à l’opus 101 de Beethoven.

 

Anthony MONDON

 

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