Photographie @Marie Magnin/Hans Lucas

Lien vers une vidéo de la Philarmonie


Dimanche 28 février 2021 à la Philarmonie , l’orchestre de chambre de Paris et le chœur du Balcon, sous la direction de Maxime Pascal, interprétaient brillamment la Passion selon Marc, une Passion après Auschwitz de Michaël Levinas. Servie par une distribution de chanteurs exceptionnels, l’œuvre s’inscrit dans la tradition de l’oratorio, des passions de J-S Bach, tout en adoptant un langage résolument moderne, souvent spectral - Levinas étant l’un des membres fondateurs du célèbre courant du même nom -. Le sens de cette œuvre magistrale s’inscrit dans un tissu complexe de références, et requiert de ce fait certaines clefs de lecture. Faisant suite à une analyse technique et détaillée de Carlos De Castelarnau en deux parties publiée plus tôt (De Castelarnau 2018 ; 2019 ), nous proposons ici modestement quelques pistes relevant de la symbolique juive qui concerne essentiellement le début et la fin d'œuvre. Au prochain numéro nous présenterons une analyse de la partie centrale chrétienne.




Interview de Michaël Levinas sur La Passion selon Marc



Peut-on chanter après Auschwitz ? Sur le monde éteint, le son s'est bloqué. Le silence s'est imposé. La solitude désespérée de Dieu a rejoint celle des victimes des chambres à gaz.
Adorno en 1949 disait “Ecrire un poème après Auschwitz est barbare”: la musique devrait-elle se taire aussi ? ” C’est dans cette impasse - entre solitude et résurrection - que la pièce de Michaël Levinas prend corps, sur l'impossible chemin de l'irréconciliable qui mène à la mort solitaire de dieu et des hommes. Sur ce chemin, Michaël Levinas rejoint le poète Paul Celan, et le philosophe Emmanuel Levinas - son père - auquel il dédie cette œuvre musicale, ainsi qu’à la mémoire de toutes les victimes.



Extrait 1 : Michaël Levinas, La Passion selon Marc - Ouverture


La Passion s’ouvre sur ce tremblement de l’Histoire : la Shoah. Le compositeur dessine le portrait sonore des étapes de cette Passion à laquelle répond le tremblement de la Shoah, et l'impossible réconciliation : “il n’y a pas de deuxième ciel” dit Paul Celan dans L’Ecluse/Die Schleuse. Sur ce poème s’achèvera aussi la Passion de Michaël Levinas qui fait vibrer les langues (araméen, hébreu, français médiéval, allemand) qui parlent et se répondent dans les polyphonies du chœur, des voix et de l’orchestre. Par-delà l'essoufflement du monde où le pire est advenu, la mémoire tente de se hisser hors du chaos et du bégaiement dans un langage inarticulé. Le compositeur s'est mis à l'écoute des traces des corps tremblants, du craquement des os, du souffle, de tous les bruits du corps du sujet historique entre l'inarticulé et l'articulé jusqu'à l'hallali et au bégaiement. Il tente de retrouver une altérité par la magie qui prend corps dans la représentation musicale. Mais cette Passion est sans espérance, sans ”espoir de Salut” comme elle l’est dans la tradition chrétienne. Cette Passion “sans résurrection” rejoint la Passion des Juifs, peuple sans espoir abandonné à sa solitude après la Shoah. L’essence musicale de l’œuvre repose sur des textes qu'a recueillis le compositeur et qui en constituent le livret : textes de la rumeur, de la peur, et du tremblement puisés dans les prières juives et les chants des morts (Kaddish, El Malei Rachamim), en hébreu et en araméen.



Extrait 2 : Michaël Levinas, La Passion selon Marc - El Maleh Rachamim
Partition : © Avec l’aimable autorisation des Éditions Salabert


La Passion proprement dite, retraçant le destin du Christ avant sa résurrection, ne débute qu’à la 13e minute environ, et constitue ainsi la section centrale de l’œuvre. Les chants de prières de l’ouverture introduisent donc progressivement l'essoufflement de la Passion dans le chaos des spasmes et des Psaumes, jusqu'à l'effondrement du Christ dans la Passion chrétienne des Evangiles (La Pasque). Nous décrirons plus en détail dans la prochaine lettre la partie chrétienne de la Passion selon Marc, dont Levinas a extrait les textes d’un exemplaire de la Bible de Gutenberg — connu sous le nom de Bible Mazarine, une impression des Evangiles du 13e siècle en ancien français.

Ecrire une Passion fait évidemment référence à Jean-Sébastien Bach, et à la Passion selon saint Matthieu en particulier, une référence incontournable sur d’innombrables aspects. Aujourd’hui encore, tout étudiant désireux d’apprendre l’harmonie analysera les chorals de Bach, en commençant de préférence par ceux de la Passion selon saint Matthieu.



A la fin de l’œuvre, le compositeur entre en dialogue avec le poète Paul Celan : ici se fait entendre un monde plongé dans le silence.


Ils avaient de la terre en eux, et ils creusaient des tombes.1


Pour Celan, le Psaume est le chant biblique le plus musical ; il est "spasme"comme dans le rituel liturgique ashkénaze. Mort et musique font alliance. La voix du poète est l’empreinte acoustique d’une Passion meurtrière sous Hitler.


Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir nous buvons et buvons… 2



Extrait 3 : Michaël Levinas, La Passion selon Marc - Avant dernière section de l’oeuvre, sur des poèmes de Paul Celan
Partition : © Avec l’aimable autorisation des Éditions Salabert


Dans un petit livre très dense Paul Celan - de l'être à l'autre 3 , Emmanuel Levinas parle de sa proximité avec la poésie "qui nous devance" (p. 21) et qui est un "acte spirituel", un "langage traversé par le souffle du temps et de la mémoire. Emmanuel Levinas y raconte sa rencontre avec Paul Celan : "on a parlé pour n’avoir pas à parler. C'était trop grave en lui ce qui était grave. Il n'eût pas permis qu'on y pénétrât".

Pour Emmanuel Levinas, comme pour Paul Celan, le poème fait signe : c’est un don de parole qui relie et permet d’engager le dialogue. Emmanuel Levinas voit aussi poindre dans le poème une kénose du sujet désubstantialisé, semblable à la kénose christique. Jésus, sujet messianique, est à l’image de Dieu  dont il n’y a pas d’image; la voix du poète est aussi une “voix sans visage qui va d'une traite au-devant de l’autre (de l'étranger) (p. 18) ..."dans une langue qui fait retour à un niveau pré syntaxique et prélogique" (p. 17) : moment du "pur toucher" où le contact est "saisissement". Sur l'"impossible chemin de l'impossible", aride comme le Golgotha, une “vraie parole" pourrait ainsi rejoindre l"interrogation initiale, et se donner comme une "éthique de la Passion” : en se vidant de lui-même, le poète, sujet nu et dépouillé, s'ouvre à l'autre et pour l'autre (dans l’altérité), mais aussi à l’interrogation de l'Autre (Dieu).

Michael Levinas a choisi de clore sa Passion sur deux poèmes de Paul Celan. Ces poèmes se situent au croisement du passé (tombeau de la Shoah), et du saut que peut opérer la poésie par la mémoire : Celan jette une bouteille à la mer, qui doit passer par l’ ”Ecluse” et traverser le temps depuis la perte des mots et de la mère “ qui n’eut jamais les cheveux blancs “, jusqu’à retrouver et sauver les mots, dire le deuil : sœur, Kaddish, Yiskor. Mais :

« Sur tout ce deuil
qui est le tien : pas
de deuxième ciel.
[…]
Contre une bouche,
Pour qui c’était un mot multiple,
J’ai perdu –
perdu un mot,
qui m’était resté :
sœur.
Auprès
De mille idoles
J’ai perdu un mot, qui me cherchait :
Kaddisch.
À travers
L’écluse j’ai dû passer,
pour sauver le mot,
le replonger au flot salé,
le sortir, le faire franchir :
Yiskor. » 4

La Passion de Michael Levinas s’éteint sur ces paroles de Marie, mère de Jésus effondrée sur la coupure, à laquelle le compositeur prête les paroles de Paul Celan : “Sur tout le deuil qui est le tien : pas de deuxième ciel.” Fin de l’équivoque, de l’impossible parole, qui s’éteint sur l’obscurité et retourne au silence.



Extrait 4 : Michaël Levinas, La Passion selon Marc - Fin de l’oeuvre, sur des poèmes de Paul Celan
Partition : © Avec l’aimable autorisation des Éditions Salabert.

 

1 Paul Celan, La rose de personne
http://www.unjourunpoeme.fr/poeme/il-y-avait-de-la-terre-en-eux-et-ils-creusaient-des-tombes
2 Paul Celan, Todesfuge https://fr.wikipedia.org/wiki/Fugue_de_la_mort
https://www.lyrikline.org/en/poems/todesfuge-66
3 Emmanuel Levinas, Paul Celan, de l’être à l’autre.
https://www.academia.edu/13596283/Emmanuel_Levinas_Paul_Celan_de_l%C3%AAtre_%C3%A0_lautre
4 Paul Celan, L’écluse https://www.cairn.info/revue-l-en-je-lacanien-2013-2-page-111.htm